Le conflit entre les États-Unis et l’Iran est entré dans une phase qualitativement différente. Le commandement américain pour le Moyen-Orient a annoncé avoir conduit sa neuvième nuit consécutive de frappes sur le territoire iranien, dans une campagne dont l’objectif affiché est explicite : détruire la capacité de Téhéran à s’en prendre aux navires marchands transitant par le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, trois militaires américains ont été tués en quelques jours, la riposte iranienne a frappé des installations au Koweït, et le cessez-le-feu de juin a été déclaré « sans valeur » par le guide suprême iranien.
Pour l’investisseur marocain, trois faits comptent. Le premier : le Brent a franchi 90 dollars, soit environ +25% en deux semaines. Le deuxième, plus contre-intuitif encore qu’au début du mois : l’or ne monte toujours pas — il stagne autour de 4 010 dollars. Le troisième, et c’est le plus concret : la note de conjoncture du Haut-Commissariat au Plan, publiée il y a quatre jours à peine, bâtissait toute sa prévision d’inflation sur l’hypothèse d’un baril stabilisé à 85 dollars. Cette hypothèse est déjà dépassée. S’y ajoute une dimension trop peu commentée : dans cette escalade, la Chine et la Russie avancent leurs pions sans tirer un coup de feu.
Selon les communiqués du CENTCOM, la campagne a visé, lors de cette dernière vague, des centres de commandement militaires, des sites de défense aérienne et de surveillance côtière, des moyens maritimes, des sites de lancement de missiles et de drones ainsi que des réseaux de communication. Les médias d’État iraniens ont fait état d’explosions dans plusieurs villes, dont Sirik, Jask, Tabriz et Chabahar. La logique de ciblage est constante depuis le début : démonter, pièce par pièce, l’architecture qui permet à l’Iran d’interdire la navigation dans le détroit.
Le coût humain s’alourdit des deux côtés. Le CENTCOM a annoncé la mort d’un troisième militaire américain en quelques jours : deux ont été tués en Jordanie lors d’une attaque iranienne — un troisième étant porté disparu —, et un autre a péri dans le nord de l’Irak lors du désamorçage d’un drone iranien abattu. Côté iranien, les frappes américaines ont touché des infrastructures civiles : selon l’agence de presse iranienne IRNA, l’usine de dessalement de Bonji a été détruite, privant d’eau environ 10 000 personnes, une seconde installation a été endommagée sur l’île de Qeshm, et trois ponts ont été frappés, dont un sur la route menant à Bandar Abbas.
Élément nouveau et lourd de conséquences : les Gardiens de la Révolution ont revendiqué des frappes sur des cibles américaines au Koweït, affirmant avoir « complètement détruit » un radar d’alerte avancée et touché, sur la base aérienne d’Ali Al Salem, un entrepôt de pièces et un hangar de drones. Les autorités koweïtiennes ont également signalé des attaques contre une centrale électrique et une usine de dessalement. La guerre ne se joue donc plus seulement entre Washington et Téhéran : elle déborde sur les monarchies du Golfe, ce qui élargit mécaniquement le périmètre du risque énergétique.
Sur le plan diplomatique, la situation est paradoxale. Le secrétaire d’État américain a réaffirmé que Washington restait ouvert à une solution négociée, tout en exigeant un accord « réel » et respecté, et en accusant Téhéran de vouloir utiliser Ormuz comme un levier contre le monde entier. Côté iranien, le guide suprême — qui n’a pas été vu en public depuis le début de la guerre — a fait lire à la télévision d’État une déclaration qualifiant la signature américaine du cessez-le-feu intérimaire de « sans valeur et nulle », et promettant des « leçons inoubliables ». Le mémorandum du 17 juin, qui avait permis la détente de juin, est donc cliniquement mort.
C’est l’angle le plus négligé de cette séquence, et sans doute le plus structurant à moyen terme. Ni la Chine ni la Russie ne sont intervenues militairement aux côtés de l’Iran. Ni l’une ni l’autre ne semble pressée de le faire. Et pour cause : l’escalade sert leurs intérêts sans qu’elles aient à en payer le prix.
Le cas chinois est documenté par une source difficilement suspecte de complaisance : une commission d’enquête du Congrès américain, dont le rapport publié au printemps décrit la manière dont Pékin est devenu le marché d’écoulement du pétrole sous sanctions. Les mécanismes sont connus : une flotte fantôme de pétroliers vieillissants sous pavillons de complaisance, des transferts de navire à navire au large de la Malaisie, des certificats d’origine réémis pour effacer la provenance. Le résultat est chiffré : le pétrole sous sanctions représenterait environ un cinquième des importations pétrolières chinoises, acheté à prix fortement décoté.
Le point le plus important est ailleurs. Grâce à ces achats décotés, la Chine a constitué une réserve stratégique de l’ordre de 1,2 milliard de barils — l’équivalent d’environ 109 jours de couverture de ses importations maritimes — en ajoutant au moins 169 millions de barils de capacité de stockage sur onze sites en 2025 et 2026. Autrement dit : pendant que l’Occident épuisait ses stocks stratégiques pour amortir le choc du printemps, Pékin remplissait les siens à prix cassés, en partie avec les barils que les sanctions occidentales étaient précisément censées immobiliser.
La Russie, elle, encaisse par un autre canal : celui du prix. Chaque dollar de prime de guerre sur le baril valorise ses propres exportations. Plus significatif encore, les dérogations accordées par Washington pour contenir la flambée des prix ont mécaniquement rouvert des débouchés au brut russe sur le marché international. Le paradoxe est complet : les mesures destinées à atténuer le choc énergétique causé par l’Iran bénéficient à la Russie.
Sur le terrain juridique, Pékin ne se contente plus de contourner : il bloque. Le ministère chinois du Commerce a émis une injonction visant à neutraliser les sanctions américaines prises contre cinq raffineries chinoises accusées d’acheter du brut iranien, au motif qu’elles violeraient le droit international. C’est un changement de nature : on passe de l’évitement discret à la contestation frontale de l’extraterritorialité américaine.
Pour le Maroc, cette dimension n’est pas anecdotique. Elle signifie que le conflit a peu de chances de se résoudre par la seule pression économique : tant qu’un acheteur de dernier ressort absorbe les barils iraniens, l’étranglement financier de Téhéran reste partiel. Traduction pratique pour un pays importateur : il faut intégrer l’hypothèse d’une crise longue, et non d’un à-coup de quelques semaines.
La réaction des marchés confirme, en l’amplifiant, le schéma décrit dans nos précédentes analyses. Le Brent a franchi 90 dollars le baril, alors qu’il évoluait sous 72 dollars le 6 juillet : une progression d’environ 25% en deux semaines. Le trafic commercial dans le détroit est retombé à son niveau le plus faible depuis trois semaines — c’est ce chiffre-là, davantage que les déclarations, qui fixe la prime de risque.
Et l’or ? Il s’échange autour de 4 010 dollars l’once, en repli de 2 à 3% sur la semaine. Neuf nuits de bombardements, trois militaires américains tués, un détroit stratégique quasi fermé, des monarchies du Golfe frappées — et le métal refuge ne bouge pas. Rapporté à son record de fin janvier (environ 5 595 dollars), il abandonne près de 28%.
La chaîne causale est toujours la même, et elle s’est renforcée : Ormuz → pétrole plus cher → anticipations d’inflation → Réserve fédérale plus restrictive → rendements réels et dollar plus fermes → coût d’opportunité accru pour un actif sans rendement. Plus la guerre pousse le baril, plus elle pénalise l’or par ce détour monétaire. Le World Gold Council lui-même évalue que le métal pourrait rester dans une fourchette étroite au second semestre. Pour les valeurs minières de la cote casablancaise, la conséquence est directe : elles suivent le cours des métaux, pas l’intensité du conflit — et le mécanisme joue actuellement contre elles.
Un point mérite d’être souligné pour éviter tout contresens : dire que l’or ne monte pas ne signifie pas qu’il ne montera jamais. Si la Réserve fédérale devait signaler qu’elle absorbe le choc énergétique sans resserrer — ou si l’économie américaine ralentissait nettement —, la même chaîne jouerait en sens inverse. Les achats des banques centrales continuent par ailleurs de fournir un socle structurel à la demande. Le message n’est pas « l’or est condamné », mais : dans la configuration actuelle, ce sont les taux et le dollar qui commandent, pas les gros titres.
C’est ici que l’actualité internationale rejoint très concrètement l’économie marocaine. Dans son Point de conjoncture N°50, publié le 16 juillet, le Haut-Commissariat au Plan prévoyait une inflation contenue autour de 1,2% au troisième trimestre. Cette prévision reposait sur une hypothèse explicitement énoncée dans le document : une stabilisation du cours international du Brent à 85 dollars le baril.
Quatre jours plus tard, le baril est au-dessus de 90 dollars. L’hypothèse n’est pas seulement atteinte : elle est dépassée d’environ 6%. Cela ne signifie pas que la prévision du HCP est erronée — une prévision conditionnelle n’est jamais fausse, elle est conditionnée. Cela signifie que la condition n’est plus remplie, et donc que le scénario central d’inflation doit être lu avec une marge de révision à la hausse. Le HCP l’avait d’ailleurs anticipé en jugeant sa balance des risques orientée à la baisse, précisément à cause des tensions géopolitiques et de leur effet sur les prix de l’énergie.
Le Maroc est importateur net d’énergie. Les données du HCP montrent déjà l’ampleur du phénomène au deuxième trimestre : la facture énergétique a contribué pour +6,4 points à la hausse des importations en valeur, alors même que les volumes importés baissaient de 10,5%. Le déficit commercial s’est creusé de 17,2% et le taux de couverture est revenu à 55,8%. Un baril à 90 dollars au lieu de 85 prolonge mécaniquement cette dynamique au troisième trimestre.
Bank Al-Maghrib maintient son taux directeur à 2,25% depuis cinq trimestres, sur la base d’une inflation projetée à 1,5% en 2026. Ces projections ont été construites dans un environnement énergétique plus clément. La variable décisive reste la persistance : un pic de quelques séances se dilue dans une moyenne annuelle ; un plateau au-dessus de 90 dollars pendant plusieurs mois, non. C’est la durée, et non le niveau instantané, qui déterminera si le scénario de pause tient jusqu’à la fin de l’année.
Un baril durablement plus cher pèse sur les secteurs énergivores de la cote — ciment, transport, industrie lourde — dont l’énergie constitue une part significative des charges. Le HCP note d’ailleurs que les industries manufacturières ont subi « les contrecoups » des tensions sur les coûts de l’énergie, du transport maritime et des intrants. Quant aux minières aurifères et argentifères, le réflexe « guerre → or → achat » reste en défaut : l’or stagne, l’argent a fortement corrigé, et l’effet de levier opérationnel du secteur joue dans les deux sens.
Élément à surveiller de près : selon des informations rapportées côté iranien, Téhéran aurait demandé à ses relais yéménites de se tenir prêts à perturber la navigation en mer Rouge si les infrastructures énergétiques iraniennes étaient visées. Une telle extension toucherait l’axe Suez-Méditerranée, donc les coûts de fret et les délais sur les échanges du Maroc avec l’Asie. Le HCP relevait déjà un renchérissement des coûts de transport lié aux perturbations des routes maritimes. C’est un canal indirect, mais réel pour l’industrie exportatrice.
Que surveiller dans les prochains jours ? Trois choses, par ordre d’importance décroissante. D’abord le trafic réel dans le détroit, seul juge de paix du choc d’offre. Ensuite la réunion de la Réserve fédérale des 28 et 29 juillet, qui arbitrera la trajectoire du dollar, des taux — et donc de l’or et des minières. Enfin, la diplomatie : Washington maintient formellement la porte ouverte, et l’expérience de ce conflit a montré qu’un retournement pouvait intervenir en quelques jours, dans un sens comme dans l’autre.
C’est d’ailleurs la seule leçon vraiment solide de ces cinq mois : depuis février, le baril est passé de moins de 70 dollars à plus de 100, puis sous 72, puis au-dessus de 90. Quiconque a construit une décision d’investissement sur l’extrapolation d’un mouvement de quarante-huit heures s’est trompé à chaque épisode. La bonne posture n’est pas de deviner le prochain niveau du baril, mais de connaître son exposition à celui-ci.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’achat ou de vente. Il rapporte des faits, des déclarations officielles et des données de marché arrêtées à la date de publication. En situation de conflit armé, les informations évoluent très rapidement, peuvent être partielles, contradictoires ou révisées, et les bilans communiqués par les parties belligérantes doivent être reçus avec prudence. Les cours des matières premières connaissent une volatilité extrême et aucune projection de prix n’est formulée ici. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital. Chaque investisseur est invité à se forger sa propre opinion et à consulter un professionnel agréé avant toute décision.