Le Haut-Commissariat au Plan a publié les résultats de son enquête permanente de conjoncture auprès des ménages pour le deuxième trimestre 2026. L’indice de confiance des ménages (ICM) s’établit à 60,1 points, contre 64,4 points au trimestre précédent et 54,6 points un an plus tôt. Le chiffre baisse donc sur trois mois, tout en restant nettement supérieur à son niveau d’il y a un an.
C’est cette ambiguïté qui rend l’indicateur difficile à lire, et qui explique que le même chiffre puisse donner lieu à des titres opposés. Pour en tirer quelque chose d’utile, il faut faire trois choses que peu de commentaires font : comprendre la méthode de calcul — car elle contient un repère décisif dont personne ne parle —, replacer le chiffre dans dix-huit ans d’historique, et surtout ouvrir le détail des sept composantes. Ce dernier exercice livre le résultat le plus instructif de toute la publication : ce qui s’est dégradé ce trimestre, ce n’est pas la situation présente des ménages, ce sont leurs anticipations.
Les deux lectures sont exactes, et elles ne se contredisent pas. Sur un an, la confiance des ménages s’est nettement redressée : +5,5 points. Sur trois mois, elle reflue : −4,3 points. La remontée engagée depuis le printemps 2025 marque donc une pause, sans être remise en cause — l’indice reste bien au-dessus de ses niveaux de 2023-2024.
Le détail des réponses donne la mesure du climat. Interrogés sur l’évolution de leur niveau de vie au cours des douze derniers mois, 78,3% des ménages déclarent une dégradation, 16,5% un maintien et 5,2% une amélioration. Sur leur situation financière, 58,7% estiment que leurs revenus couvrent leurs dépenses, 38,7% déclarent s’endetter ou puiser dans leur épargne, et 2,6% seulement parviennent à épargner. Enfin, 65,3% jugent le moment inopportun pour acheter des biens durables, contre 14,7% d’un avis contraire.
L’enquête mesure aussi des dimensions qui n’entrent pas dans le calcul de l’ICM, et dont les niveaux sont saisissants. Sur l’évolution passée des prix des produits alimentaires, le solde d’opinion atteint −97,0 points (contre −92,7 au trimestre précédent) : la perception d’un renchérissement est quasi unanime. Sur la capacité à épargner dans les douze prochains mois, le solde ressort à −80,9 points, en détérioration également. Deux indicateurs qui rappellent que la question du pouvoir d’achat alimentaire reste, de loin, la première préoccupation exprimée.
La méthode est explicitement décrite par le HCP, et elle est plus simple qu’on ne l’imagine. Tout part de questions qualitatives à trois modalités — amélioration, stagnation, détérioration — portant sur une période de douze mois. Pour chaque question, on calcule un solde d’opinion : la différence entre le pourcentage de réponses « amélioration » et celui de réponses « détérioration ». Les réponses « stagnation » ne comptent pas.
L’ICM agrège ensuite sept de ces soldes — quatre relatifs à la situation générale, trois à la situation propre du ménage :
La formule finale tient en une ligne : l’ICM est la moyenne arithmétique simple des sept soldes, augmentée de 100. L’indice varie donc de 0 à 200. Vérifions-le sur le trimestre écoulé : les sept soldes s’établissent à −73,1 ; −41,7 ; −38,8 ; −50,6 ; −36,1 ; −38,9 et +0,1. Leur somme donne −279,1, soit une moyenne de −39,9. Ajoutez 100, et vous obtenez exactement 60,1. L’indice publié se reconstruit au dixième près.
| Élément de méthode | Précision |
|---|---|
| Nature des questions | Qualitatives, 3 modalités, horizon 12 mois |
| Solde d’opinion | % « amélioration » − % « détérioration » |
| Nombre de composantes | 7 (4 situation générale + 3 situation du ménage) |
| Pondération | Aucune — moyenne arithmétique simple |
| Formule | ICM = 100 + moyenne des 7 soldes |
| Bornes théoriques | 0 à 200 · neutralité à 100 |
| Saisonnalité | Tests de Fisher (2008-2018) : aucune variation saisonnière stable |
Deux enseignements découlent directement de cette mécanique, et ils sont souvent perdus dans les commentaires.
Premier enseignement : la pondération étant simple, chaque composante pèse exactement un septième. La perception du chômage compte donc autant que la situation financière actuelle du foyer. Une seule composante qui bouge fortement peut à elle seule déplacer l’indice — on va le voir, c’est précisément ce qui s’est produit ce trimestre.
Second enseignement : puisque l’indice varie de 0 à 200, le point d’équilibre théorique se situe à 100 — là où les opinions positives compensent exactement les négatives. Or, sur les 74 trimestres publiés depuis le début de 2008, l’ICM marocain n’a jamais atteint ce seuil. Son sommet historique, 87,3 points, correspond encore à un solde moyen de −12,7.
Le HCP ajoute un avertissement méthodologique qu’il faut respecter : le niveau des soldes n’est pas directement interprétable — c’est leur évolution qui est analysée. Autrement dit, il ne faut pas conclure d’un ICM à 60,1 que « les ménages marocains vont 40% moins bien que la normale ». Les enquêtes déclaratives comportent des biais culturels et déclaratifs propres à chaque pays, et une comparaison brute de niveau entre pays n’a guère de sens. Ce qui est riche d’information, en revanche, c’est la trajectoire : la même question, posée de la même façon, trimestre après trimestre, pendant dix-huit ans.
C’est en déroulant la série complète, du premier trimestre 2008 à aujourd’hui, que l’indicateur prend tout son sens. Trois régimes distincts se dégagent nettement.
| Période | Niveau de l’ICM | Caractérisation |
|---|---|---|
| 2008–2019 | Moyenne 78,5 · sommet 87,3 | Plateau haut, oscillations modérées |
| 2020–2021 | De 75,7 à 60,6, puis rebond à 68,3 | Choc sanitaire, reprise partielle |
| 2022 | 61,2 → 46,6 en quatre trimestres | Effondrement : −14,6 points en un an |
| 2023 – début 2025 | 9 trimestres entre 44,3 et 46,6 | Plancher — amplitude de 2,3 points seulement |
| Mi-2025 – 2026 | De 46,6 à 64,4, puis 60,1 | Redressement, avec une pause au T2 |
Le sommet historique est atteint aux premier et deuxième trimestres 2018, à 87,3 points. Le plancher absolu l’est au quatrième trimestre 2023, à 44,3 points. Entre les deux, une amplitude de 43 points — considérable pour un indicateur de ce type.
Le plus frappant reste l’épisode 2023-2024. Pendant neuf trimestres consécutifs, l’indice est resté enfermé entre 44,3 et 46,6 points — une amplitude de 2,3 points sur plus de deux ans. Ce n’est pas une baisse, c’est une stagnation au plus bas, la signature d’un pessimisme installé plutôt que d’un choc ponctuel. Deux facteurs se conjuguaient alors : la poussée inflationniste post-2021, particulièrement sur l’alimentaire, et une séquence de sécheresses qui a pesé sur les revenus ruraux.
Sur ce critère, le bilan de la remontée en cours est encourageant mais partiel. Depuis le plancher de 44,3, l’indice a regagné 15,8 points, ce qui représente environ 37% du terrain perdu entre le sommet de 2018 et le creux de 2023. Il reste donc 27,2 points en dessous de son sommet. Et la moyenne de la période 2022-2026 (50,1) demeure très éloignée de celle des années 2008-2019 (78,5). Le redressement est réel ; le retour à la normale antérieure ne l’est pas encore.
Voici l’exercice le plus instructif, et celui qui manque presque toujours dans les commentaires : décomposer la variation de l’indice. Puisque l’ICM est une moyenne simple, il suffit de comparer chaque solde à sa valeur précédente pour savoir qui a fait bouger le chiffre.
| Composante | T1 2026 | T2 2026 | Variation |
|---|---|---|---|
| Perspective du niveau de vie | −28,8 | −41,7 | −12,9 |
| Évolution future de la situation financière | +5,8 | +0,1 | −5,7 |
| Perspective du chômage | −34,7 | −38,8 | −4,1 |
| Évolution passée du niveau de vie | −69,3 | −73,1 | −3,8 |
| Évolution passée de la situation financière | −36,7 | −38,9 | −2,2 |
| Situation financière actuelle | −35,0 | −36,1 | −1,1 |
| Opportunité d’achat de biens durables | −51,0 | −50,6 | +0,4 |
Le constat saute aux yeux. La perspective d’évolution du niveau de vie plonge de 12,9 points en un trimestre — à elle seule, cette composante explique environ 1,8 point du recul de l’indice, soit près de la moitié. L’évolution future de la situation financière recule de 5,7 points et repasse tout juste au-dessus de zéro, après avoir été positive au trimestre précédent. À l’inverse, la situation financière actuelle ne bouge quasiment pas (−1,1), et l’opportunité d’achat s’améliore légèrement.
Ce ne sont pas les conditions présentes des ménages qui se sont dégradées entre janvier et juin — elles sont à peu près stables —, mais leur vision de l’avenir. C’est un signal qualitativement différent : les composantes prospectives réagissent typiquement plus vite à l’actualité économique et géopolitique qu’à la réalité du budget familial, qui évolue plus lentement. Un climat d’incertitude pèse donc déjà sur les intentions, avant même d’avoir affecté les portefeuilles.
La décomposition sur douze mois est encore plus révélatrice, et va à l’encontre de l’interprétation spontanée. Le gain de 5,5 points sur un an provient presque entièrement de deux composantes : la perspective du chômage, qui s’améliore de 18,7 points (de −57,5 à −38,8), et l’opportunité d’achat de biens durables, qui gagne 12,2 points. S’y ajoutent des progrès plus mesurés sur les trois composantes financières.
Mais, dans le même temps, les deux composantes portant sur le niveau de vie se sont détériorées : −3,9 points pour l’évolution passée, −6,5 points pour la perspective. Traduction : l’indice remonte grâce à l’emploi, pas grâce au pouvoir d’achat. Les ménages redoutent moins le chômage qu’il y a un an — ce qui est cohérent avec l’excellente saison agricole décrite par le HCP dans son Point de conjoncture —, mais ils jugent leur niveau de vie plus dégradé qu’alors.
Le HCP prévoit une consommation des ménages en hausse de 4,9% au troisième trimestre. Cette projection macro-économique et la perception micro décrite ici ne se contredisent pas nécessairement : l’agrégat peut progresser grâce aux revenus agricoles et à l’emploi, pendant que la perception du niveau de vie reste dégradée par les prix. Pour la cote, trois soldes méritent d’être suivis dans la durée : l’opportunité d’achat de biens durables (−50,6, mais en amélioration de 12,2 points sur un an), qui éclaire la demande adressée à la distribution et à l’équipement du foyer ; la capacité à épargner (−80,9), qui touche à la collecte de l’épargne longue ; et la part des ménages qui s’endettent ou puisent dans leur épargne (38,7%), pertinente pour le crédit à la consommation. Ces indications décrivent un environnement de demande ; elles ne constituent en aucun cas un signal d’achat ou de vente sur une valeur.
Un dernier point, décisif pour la suite. L’enquête du deuxième trimestre a été conduite entre avril et juin. Elle ne capte donc pas encore la flambée pétrolière de juillet ni la reprise des hostilités au Moyen-Orient. Si l’on retient que les composantes prospectives sont les plus réactives — ce que ce trimestre vient précisément de démontrer —, alors la prochaine publication, attendue à l’automne, sera la première à mesurer l’effet du choc énergétique en cours sur le moral des ménages marocains. C’est ce chiffre-là qu’il faudra lire avec attention.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’achat ou de vente. Il repose sur une publication statistique officielle et sur des calculs de décomposition effectués à partir des soldes publiés. Les résultats d’enquêtes déclaratives mesurent des perceptions, non des grandeurs comptables ; le HCP rappelle lui-même que le niveau des soldes n’est pas directement interprétable et que c’est leur évolution qui doit être analysée. Aucune comparaison internationale de niveau n’est proposée ici, ces indices n’étant pas construits de manière identique d’un pays à l’autre. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital. Chaque investisseur est invité à se forger sa propre opinion et à consulter un professionnel agréé avant toute décision.