Deux publications récentes dessinent, chacune à sa manière, le même mouvement de fond : le secteur bancaire marocain se transforme. D’un côté, le rapport annuel de Bank Al-Maghrib sur l’implantation bancaire acte une nouvelle contraction du réseau physique. De l’autre, les travaux du cabinet BCG invitent les banques à un véritable « changement de vitesse ».
Ces deux lectures se complètent : pendant que les agences ferment, la banque réinvente son modèle autour du digital, de l’intelligence artificielle et de nouveaux relais de croissance. Pour l’investisseur en valeurs bancaires — cœur de la cote casablancaise — l’enjeu est de taille.
Dans son rapport annuel sur l’implantation bancaire, publié le 30 juin, Bank Al-Maghrib fait état de la fermeture de 180 agences en 2025, pour seulement 29 ouvertures — soit une baisse nette de 151 unités. Le réseau national passe ainsi de 5 701 agences fin 2024 à 5 550 fin 2025. La contraction s’accélère : l’année précédente, le recul net avait été de 113 agences.
Le mouvement concerne avant tout les banques conventionnelles (de 5 486 à 5 331 agences), tandis que les banques participatives poursuivent leur développement (de 206 à 210). Huit établissements ont fermé des agences : le groupe Banque Populaire enregistre le plus fort repli (66 fermetures), devant Bank of Africa (43) et Attijariwafa Bank (27), suivis de Saham Bank (16), BMCI (14) et Crédit Agricole du Maroc (12). À l’inverse, CIH Bank se distingue nettement en étant le principal ouvreur d’agences (13 ouvertures).
Au-delà du nombre, Bank Al-Maghrib mesure la densité bancaire (population adulte par agence). La moyenne nationale s’établit à 4 862 habitants adultes par agence. La région de l’Oriental affiche la meilleure couverture (3 460), devant Casablanca-Settat (3 681) ; à l’autre extrémité, Drâa-Tafilalet reste la moins bien desservie (7 870). La seule ville de Casablanca concentre environ 1 109 agences, soit près de 20% du réseau national.
Cette contraction ne traduit pas un désengagement, mais un changement de modèle de distribution. Les banques rationalisent leur présence physique parce que les usages migrent massivement vers le numérique : applications mobiles, guichets automatiques, paiement en ligne. C’est une tendance mondiale, que le Maroc épouse à son tour.
Le paradoxe n’est qu’apparent : pendant que les agences ferment, la capillarité globale du réseau s’étend. En comptant l’ensemble des points d’accès aux services financiers (agents de paiement, guichets, points de service), le maillage est passé de 38 477 points en 2021 à 47 914 fin 2024. L’agence recule, mais l’accès aux services, lui, progresse — porté par le paiement mobile et les nouveaux acteurs.
Le taux de détention d’un compte bancaire atteignait 58% des adultes en 2024, tandis que le nombre de comptes de paiement s’élevait à 15,8 millions, dopé notamment par les comptes ouverts aux bénéficiaires des aides sociales. Le régulateur accompagne cette bascule : cadre pour l’entrée en relation à distance, QR code interopérable, paiement instantané, renforcement de la cybersécurité.
Autrement dit, l’agence physique cesse d’être le point de contact unique pour devenir un maillon parmi d’autres d’un dispositif de plus en plus digitalisé. Fermer une agence peu fréquentée n’est plus un signe de recul, mais d’optimisation des coûts — un levier direct de rentabilité.
Si la rationalisation du réseau est le versant défensif de la transformation, le cabinet BCG en trace le versant offensif. Ses travaux invitent les banques marocaines à accélérer sur plusieurs fronts pour continuer à créer de la valeur.
Premier levier : l’intelligence artificielle. Les institutions financières marocaines prévoient d’y consacrer, en 2026, près de 2% de leur chiffre d’affaires, contre 0,9% un an plus tôt — un niveau désormais proche de celui du secteur technologique. Chez les établissements les plus avancés, les gains sont déjà tangibles : jusqu’à +50% de productivité dans l’octroi de crédit et +30% d’équipement des clients en produits d’épargne.
BCG identifie trois priorités pour le secteur : accélérer l’adoption de l’IA, investir dans de nouveaux relais de croissance, et replacer les opérations de fusion-acquisition au cœur des stratégies. Le tout dans un environnement concurrentiel en mutation, marqué par la montée des acteurs financiers non bancaires et des stablecoins — face auxquels le rôle de la banque comme tiers de confiance pourrait, paradoxalement, se renforcer.
Le secteur bancaire est le poids lourd de la Bourse de Casablanca : les grandes banques y figurent parmi les premières capitalisations et concentrent une part importante des échanges. Cette transformation les concerne donc directement — et plusieurs enseignements méritent l’attention de l’investisseur.
Des stratégies de réseau divergentes. La lecture du rapport de Bank Al-Maghrib révèle des choix contrastés : quand les grands groupes historiques (Banque Populaire, Bank of Africa, Attijariwafa Bank) rationalisent fortement leur réseau, CIH Bank prend le contre-pied en étant le principal ouvreur d’agences. Deux paris stratégiques distincts, dont les effets se liront dans les coefficients d’exploitation et la conquête commerciale.
L’observation de BCG parle directement aux investisseurs : à l’échelle mondiale, pour la première fois depuis plusieurs années, la majorité des banques sont valorisées en Bourse au-dessus de leur valeur comptable, portées par le retour de la croissance, la discipline sur les coûts et des bilans renforcés. Le secteur conserve néanmoins une décote d’environ 40% par rapport à la moyenne des autres secteurs : les marchés attendent désormais des banques la preuve qu’elles peuvent inscrire cette croissance dans la durée.
Des fondamentaux solides, mais des défis identifiés. Les grandes banques marocaines ont livré un exercice 2025 robuste (progression du produit net bancaire, des crédits et des résultats), avec une rentabilité des fonds propres à deux chiffres. Trois points structurels restent toutefois à suivre : le niveau élevé des créances en souffrance (de l’ordre de 8 à 9% des prêts), l’exposition à l’Afrique subsaharienne (environ un quart des actifs des grands groupes, à la fois relais de croissance et source de risque), et la concentration du secteur (les trois premières banques pèsent près de 60% des actifs).
La banque marocaine aborde cette transformation en position de force : bien capitalisée, rentable, bien supervisée. Mais la stabilité ne suffit plus à distinguer les acteurs. Les établissements les plus attractifs seront ceux qui sauront conjuguer discipline sur les coûts (dont la rationalisation du réseau est un volet), investissement dans la technologie (IA, digital) et relais de croissance crédibles — au Maroc comme en Afrique. C’est sur ce terrain, davantage que sur la seule solidité du bilan, que se jouera la création de valeur.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et pédagogique et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’achat ou de vente, ni un objectif de cours. Les données citées sont issues de rapports institutionnels et sectoriels et sont susceptibles de révisions ; les analyses relatives aux valeurs cotées relèvent d’une lecture générale et ne portent pas de jugement sur la valorisation d’un titre en particulier. Les performances passées ne préjugent pas des évolutions futures. Tout investisseur est invité à conduire ses propres analyses ou à consulter un professionnel agréé avant toute décision.