Le conflit le plus structurant pour les marchés mondiaux depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 est entré dans une nouvelle phase. Après près de quatre mois d’hostilités ouvertes entre les États-Unis, Israël et l’Iran, une séquence diplomatique intense se joue cette semaine en Suisse, où se tiennent des pourparlers de haut niveau entre Washington et Téhéran, sous la médiation du Pakistan et du Qatar. Les médiateurs évoquent des « progrès encourageants », mais plusieurs lignes de fracture — le sud du Liban, le statut du détroit d’Ormuz et le programme nucléaire iranien — rappellent que rien n’est encore scellé.
Pour l’investisseur marocain, l’enjeu dépasse largement le théâtre des opérations. Le canal de transmission est avant tout énergétique et financier : prix du pétrole, prime de risque géopolitique, flux de capitaux vers les actifs refuges, et — angle souvent oublié mais décisif pour le Royaume — marché mondial des engrais, dont le golfe Persique est un maillon central. Cette note fait le point sur l’état des négociations, dresse le bilan humain et matériel chiffré du conflit, puis déroule la lecture cross-marchés pour la Bourse de Casablanca.
Le vice-président américain JD Vance est arrivé en Suisse en début de semaine pour conduire une série de discussions quadrilatérales réunissant les États-Unis, l’Iran, le Pakistan et le Qatar. À l’issue de la première session, le Qatar et le Pakistan ont publié un communiqué commun faisant état de « progrès encourageants » et annonçant la création d’un Comité de haut niveau chargé de poursuivre les négociations techniques, avec pour objectif un accord final dans la fenêtre de soixante jours ouverte par le mémorandum du 17 juin.
Deux chantiers concentrent l’essentiel des efforts. Le premier porte sur la mise en place de mécanismes de déconfliction destinés à garantir la libre circulation dans le détroit d’Ormuz et à faire tenir le cessez-le-feu dans le sud du Liban entre Israël et le Hezbollah. Le second concerne le programme nucléaire iranien, dont le volet le plus sensible — le sort du stock d’uranium hautement enrichi et le retour des inspecteurs de l’AIEA — a été renvoyé aux discussions techniques de cette fenêtre de soixante jours.
La séquence demeure néanmoins extrêmement volatile sur le plan rhétorique. En début de semaine, le président américain a brandi la menace de frapper de nouveau l’Iran en cas de fermeture du détroit d’Ormuz, Téhéran ayant un temps invoqué les frappes israéliennes au Liban pour justifier une nouvelle suspension du trafic. Cette alternance de gestes d’ouverture et d’avertissements martiaux est, depuis le début du conflit, la signature de cette négociation.
Le document qui sert de socle à ces pourparlers est le mémorandum d’entente (MoU) signé le 17 juin par le président américain et le président iranien Masoud Pezeshkian, en marge du sommet du G7. Il importe d’en comprendre la nature exacte : il ne s’agit pas d’un traité de paix définitif, mais d’un cadre politique ouvrant une période de soixante jours de négociation. La comparaison avec l’accord nucléaire de 2015 (le JCPOA), bien plus détaillé, est éclairante : le texte actuel est décrit comme tenant en « une page et demie » et renvoie l’essentiel des points contentieux à des discussions ultérieures.
Le talon d’Achille du dispositif est précisément le volet libanais. À plusieurs reprises depuis la signature, des frappes israéliennes dans la banlieue sud de Beyrouth ou dans le sud du pays ont menacé de faire dérailler le processus, l’Iran conditionnant la bonne exécution de l’accord au respect de la trêve côté libanais. La question du retrait des troupes israéliennes des zones qu’elles occupent reste un point de friction ouvert.
Avant d’en venir aux marchés, il faut rappeler l’ampleur humaine de ce conflit, déclenché le 28 février 2026 avec l’opération conjointe américano-israélienne. Les chiffres varient sensiblement selon les sources — gouvernementales, organisations de défense des droits ou estimations militaires — et doivent être lus comme des fourchettes, non comme des totaux définitifs.
Sur le plan matériel, le conflit a révélé l’intensité de la consommation de munitions des armées modernes. Une universitaire de la Harvard Kennedy School a résumé l’ordre de grandeur en soulignant que les États-Unis avaient tiré davantage de missiles intercepteurs en quelques jours qu’ils n’en avaient fourni à l’Ukraine en plusieurs années. Le coût unitaire de ces systèmes — plusieurs millions de dollars par missile — et les délais de reconstitution des stocks, chiffrés en années, donnent la mesure de l’effort budgétaire engagé, dont le cumul atteindrait plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Ce rappel n’est pas qu’humanitaire : l’ampleur des destructions et le coût de reconstruction conditionnent directement la durée de la prime de risque géopolitique qui pèse sur les marchés, et donc l’horizon auquel les investisseurs peuvent espérer un retour à la normale.
Si ce conflit pèse autant sur l’économie mondiale, c’est en grande partie à cause d’un goulet d’étranglement de 34 kilomètres de large : le détroit d’Ormuz. Par cette voie transitent quotidiennement environ 20 millions de barils de pétrole, soit près de 20% du commerce mondial maritime de brut, ainsi qu’une part majeure du gaz naturel liquéfié (GNL) qatari. Sa fermeture, décrétée par l’Iran au plus fort de la crise, a propulsé le baril de Brent au-dessus de 100 dollars au début de l’année, contre une fourchette de 67 à 71 dollars avant le conflit.
La séquence diplomatique récente a permis une détente sur les prix : le baril a reflué vers la zone des 80 dollars, le Brent s’établissant autour de 82 dollars en fin de semaine. Mais cette accalmie reste conditionnelle et fragile. Même après la réouverture annoncée du détroit, le trafic réel demeure très inférieur aux niveaux d’avant-guerre : les assurances maritimes restent en partie suspendues et le déminage des couloirs de navigation prendra du temps. Les spécialistes du transport maritime estiment qu’un retour à la normale du trafic demanderait de l’ordre de trois à quatre mois.
Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie a qualifié la crise de plus grand défi de sécurité énergétique de l’histoire.
Agence internationale de l’énergie (AIE) · 2026
Pour les marchés, la logique est désormais asymétrique : une confirmation de la réouverture durable d’Ormuz et de la trêve libérerait une détente supplémentaire sur les prix de l’énergie ; à l’inverse, tout incident — un tir, une nouvelle fermeture, un dérapage au Liban — ramènerait instantanément la prime de risque. C’est cette asymétrie qui maintient une volatilité latente sur le pétrole et, par ricochet, sur les actifs risqués mondiaux.
Au-delà du pétrole, le golfe Persique est aussi un maillon central d’une chaîne stratégique pour le Maroc : celle des engrais. La région concentre une part majeure de la production mondiale d’urée et d’ammoniac, intrants azotés fabriqués à partir du gaz naturel. Selon les estimations, jusqu’à 30% des engrais échangés dans le monde transitent normalement par le détroit d’Ormuz, et le Golfe assure de l’ordre de 30 à 35% des exportations mondiales d’urée.
La perturbation de ces flux a deux effets. D’une part, elle renchérit les engrais azotés à l’échelle mondiale, via la hausse du prix du gaz et les ruptures logistiques. D’autre part, elle modifie l’équilibre concurrentiel entre familles d’engrais : dans un contexte de tension sur les azotés du Golfe, l’offre phosphatée, dont le Maroc est un acteur mondial de premier plan via l’OCP, occupe une position relative renforcée sur les marchés d’exportation.
Le Royaume est l’un des tout premiers exportateurs mondiaux d’engrais phosphatés. Une tension durable sur les engrais azotés du Golfe et sur leurs coûts de production tend, toutes choses égales par ailleurs, à soutenir la demande et les prix des produits phosphatés, segment où l’OCP est dominant. Cet effet est toutefois à nuancer : l’OCP n’est pas coté à la Bourse de Casablanca, et la filière engrais est aussi exposée à la hausse de ses propres coûts (énergie, logistique, soufre). L’impact net sur l’économie marocaine passe donc surtout par les recettes d’exportation et la balance commerciale, davantage que par un véhicule boursier direct.
Cet angle illustre une règle générale de lecture : un choc géopolitique au Moyen-Orient ne se transmet pas au Maroc uniquement par le canal évident du pétrole importé, mais aussi par des canaux plus subtils — ici, la position relative du Royaume sur un marché mondial d’intrants agricoles dont il est un leader.
L’exposition de la Bourse de Casablanca à ce conflit est indirecte mais bien réelle. Elle s’est déjà matérialisée au cours du mois de juin, lorsque le risk-off importé des places internationales a contribué à des séances de forte volatilité. Quatre canaux structurent l’analyse.
Le Maroc est importateur net d’hydrocarbures. Un baril élevé alourdit la facture énergétique, pousse l’inflation importée et pousse les coûts des entreprises dépendantes du transport et de l’énergie. La détente récente sur le Brent (~82 $) est donc une bonne nouvelle relative pour la BVC, en particulier pour les secteurs sensibles aux coûts (transport, distribution, matériaux). Une rechute des prix raviverait, à l’inverse, la pression sur les marges.
En tant que marché classé « frontière », la BVC est sensible au climat de risque global. Un apaisement géopolitique favorise l’appétit pour le risque et soutient les flux vers les actifs émergents et frontière ; une ré-escalade provoque l’inverse. La corrélation passe surtout par l’humeur des places européennes, premiers relais de sentiment vers Casablanca.
Les pics de tension géopolitique ont alimenté la demande d’or comme actif refuge, ce qui a soutenu le compartiment minier des métaux précieux à la cote casablancaise. À l’inverse, chaque phase de détente tend à relancer la prise de bénéfices sur ces valeurs, comme l’ont illustré les fortes variations du secteur lors des séances de la mi-juin. L’évolution du dossier iranien reste donc un facteur de volatilité pour ces titres.
La prime de risque géopolitique interagit avec la trajectoire des taux américains et la force du dollar — d’autant que la Fed vient d’adopter un ton restrictif. Le dirham, indexé sur un panier euro-dollar, transmet ces mouvements de change aux marges des entreprises importatrices et exportatrices marocaines. Un dollar plus ferme pèse sur le coût des importations facturées dans la devise américaine, à commencer par l’énergie.
La synthèse est la suivante : pour la BVC, le scénario d’une détente confirmée est globalement favorable — baril plus bas, prime de risque qui reflue, appétit pour le risque qui revient — tandis qu’il pourrait peser sur le compartiment minier le plus directement corrélé à l’or. À l’inverse, une rupture des pourparlers raviverait l’ensemble des canaux de stress. Dans les deux cas, le dossier iranien restera, à court terme, l’un des principaux facteurs extérieurs de volatilité pour le marché marocain.