Voici un paradoxe que la Bourse de Casablanca porte depuis longtemps, et que le premier semestre 2026 rend particulièrement visible. La place pèse environ 1 014 milliards de dirhams de capitalisation — un marché de taille respectable à l’échelle africaine. Et pourtant, sur les 120 séances du semestre, une part importante des valeurs cotées n’a tout simplement pas été échangée tous les jours. Certaines n’ont trouvé preneur qu’une séance sur deux.
Cet article s’attaque à une question que la plupart des commentaires de marché contournent : qu’est-ce qu’un marché liquide, au juste ? Il montre d’abord pourquoi le volume en dirhams, l’indicateur que tout le monde regarde, induit systématiquement en erreur. Il présente ensuite l’indicateur qui le corrige — la vitesse de circulation — et ce qu’il révèle d’un marché coupé en deux. Il termine par ce que tout cela change, très concrètement, pour qui passe un ordre. Sans recommandation ni objectif de cours.
Le cadre d’ensemble est celui d’une consolidation. Après trois années pleines de hausse, le MASI recule d’environ 6,3% depuis janvier, autour de 17 667 points, la capitalisation revenant camper sur le seuil symbolique du millier de milliards de dirhams. L’indice des grandes capitalisations, le MASI 20, corrige plus fortement encore — de l’ordre de 12% — ce qui indique que la baisse est concentrée sur les poids lourds de la cote, non diffuse sur l’ensemble du marché.
Mais le chiffre le plus structurant n’est pas l’indice : c’est l’activité. Le volume quotidien moyen sur le marché central ressort autour de 374 millions de dirhams depuis janvier, contre près de 482 millions sur la même période un an plus tôt — un repli d’environ 22,5%. Le Haut-Commissariat au Plan, dans son Point de conjoncture N°50, relevait de son côté une contraction de la liquidité de 30,6% au deuxième trimestre, dans un climat qu’il qualifie de « prudence et attentisme ».
Sur les 120 séances du premier semestre 2026, et sur un univers d’environ 77 valeurs effectivement négociables, seule une petite majorité — de l’ordre de 42 titres — a enregistré des échanges lors de chacune des séances. Les autres, soit environ 35 valeurs, ont connu au moins une journée sans la moindre transaction. Et pour une poignée d’entre elles — de l’ordre de neuf titres —, les échanges n’ont eu lieu que sur moins de la moitié du semestre. Autrement dit : près d’une valeur cotée sur deux ne dispose pas d’un marché continu.
Ce constat n’a rien d’anecdotique. Une action qui ne s’échange pas tous les jours n’offre pas à son porteur la garantie élémentaire que l’on attend d’un titre coté : celle de pouvoir sortir quand on le décide, et non quand le marché le permet. C’est la différence entre être coté et être liquide — deux choses que l’on confond trop souvent.
Quand on veut juger de l’activité sur une valeur, le réflexe est de regarder le volume échangé. C’est l’indicateur que publient tous les bulletins de séance. Le problème est qu’il mesure une quantité absolue, sans la rapporter à la taille de ce qui est échangeable. Cela produit des conclusions inverses de la réalité.
La vitesse de circulation rapporte les capitaux échangés sur le marché central à la capitalisation flottante du titre. Elle répond à une question simple : quelle proportion du flottant a changé de mains sur la période ? Une vitesse de 25% signifie qu’un quart des titres réellement disponibles ont été échangés. C’est un indicateur comportemental, pas un indicateur de valorisation : il ne dit rien du prix, ni du sens du mouvement, ni de la qualité de la société. Il dit seulement à quel point le titre est utilisé. À ne pas confondre avec le ratio de liquidité publié par la Bourse de Casablanca dans ses statistiques mensuelles, qui rapporte le volume des marchés central et de blocs à la capitalisation totale, en moyenne mobile sur une année glissante.
L’illustration la plus parlante oppose deux valeurs que tout sépare. Prenez une grande bancaire de la cote : elle peut concentrer plusieurs milliards de dirhams d’échanges sur un trimestre — de loin l’un des premiers volumes du marché — et n’afficher pourtant qu’une vitesse de circulation de l’ordre de 2 à 3%. La raison est arithmétique : son flottant est si vaste que même des milliards échangés n’en représentent qu’une fraction infime. À l’inverse, une petite valeur peut n’échanger que quelques centaines de millions — une misère en valeur absolue — tout en voyant plus du quart de son flottant changer de mains.
| Lecture | Volume en dirhams | Vitesse de circulation |
|---|---|---|
| Ce qu’il mesure | Quantité absolue échangée | Part du flottant qui tourne |
| Qui il favorise | Les grandes capitalisations | Neutre à la taille |
| Grande bancaire | Très élevé (Mds DH) | Faible (~2-3%) |
| Petite valeur active | Faible (MDH) | Élevée (>20%) |
| Ce qu’il ne dit pas | Ni le prix, ni le sens | Ni le prix, ni le sens |
Au premier semestre 2026, les vitesses les plus élevées de la cote se situent, sans surprise une fois la méthode comprise, du côté des petites et moyennes capitalisations — certaines dépassant les 30% de rotation du flottant sur le semestre, quand les plus grandes valeurs de la place restent à un chiffre. Un tel écart n’est pas un détail technique : il décrit deux marchés qui coexistent sous le même indice.
Ce double visage recoupe un résultat que nous avions établi dans notre étude quantitative sur la concentration de la cote. En appliquant une loi de puissance aux sociétés cotées, nous avions mesuré un marché environ deux fois plus concentré qu’un marché développé classique : les cinq premières valeurs pesaient près de 46,5% du flottant, les quinze premières plus de 75%. Les deux constats s’emboîtent.
| Le marché des géants | Le marché de la queue de cote |
|---|---|
| Concentre l’essentiel de la capitalisation | Pèse peu en valeur |
| Volumes élevés en dirhams | Volumes faibles en dirhams |
| Vitesse de circulation faible | Vitesse de circulation élevée |
| Flottant large, détention stable | Flottant étroit, parfois figé |
| Échangé à chaque séance | Séances sans aucune transaction |
D’un côté, quelques grandes valeurs qui absorbent l’essentiel des capitaux mais dont le flottant, très largement détenu par des institutionnels à horizon long, tourne lentement. De l’autre, une longue queue de petites valeurs où quelques ordres suffisent à faire tourner une part importante du flottant — et à déplacer le cours. Entre les deux, peu de valeurs intermédiaires combinant profondeur et rotation. C’est cette absence de milieu de gamme qui caractérise la place.
Le premier semestre a aussi été celui d’une rotation sectorielle marquée. Sur l’ensemble des indices sectoriels de la cote, une petite minorité seulement a terminé le semestre en hausse — les mines se détachant très largement, portées par le cycle des métaux, tandis que plusieurs secteurs qui avaient fortement progressé les années précédentes subissaient des prises de bénéfices. Conséquence directe sur notre sujet : l’activité se concentre sur les compartiments porteurs du moment, asséchant mécaniquement les autres. Une valeur peut donc devenir illiquide non par défaut de qualité, mais parce que l’attention du marché s’est déplacée ailleurs.
S’ajoute enfin un facteur de calendrier. La place a absorbé en quelques semaines un volume inédit de sollicitations — une introduction en bourse et plusieurs augmentations de capital, pour environ 2,8 milliards de dirhams — qui mobilisent de l’épargne autrement disponible pour le marché secondaire. Le tout au cœur de l’été, période où l’activité se réduit structurellement.
Toute cette analyse resterait théorique si elle n’avait pas des conséquences très matérielles. Elle en a quatre.
Premièrement, le coût d’entrée et de sortie. Sur un titre peu échangé, l’écart entre le meilleur prix d’achat et le meilleur prix de vente peut être large. Cet écart est un coût réel, payé à l’aller et au retour, qui n’apparaît sur aucun relevé de frais mais ampute la performance. Deuxièmement, le risque d’exécution. Un ordre au marché de taille modeste peut suffire, sur une valeur étroite, à déplacer le cours contre soi-même — ou à ne pas trouver de contrepartie du tout.
Troisièmement, la volatilité apparente. Sur un flottant étroit, quelques ordres suffisent à produire des variations spectaculaires qui ne reflètent aucune information nouvelle sur l’entreprise. Les réservations à la hausse comme à la baisse, fréquentes sur certains segments de la cote, en sont l’illustration. Quatrièmement, l’asymétrie en période de stress. La liquidité a la particularité de disparaître précisément au moment où l’on en aurait le plus besoin : quand tout le monde veut sortir en même temps.
Ces vérifications ne disent rien de la qualité d’une société. Une entreprise excellente peut avoir un titre illiquide ; une entreprise médiocre peut s’échanger activement. Ce sont deux dimensions indépendantes, et c’est précisément pour cela qu’il faut les examiner séparément.
Les leviers d’amélioration sont connus et relèvent de trois registres. L’élargissement du flottant d’abord : plus de titres réellement disponibles, donc plus de circulation possible. La qualité de la communication financière ensuite : un titre que personne ne suit ne s’échange pas — et une part significative de la cote n’est couverte par aucune analyse. L’animation du titre enfin, par des contrats de liquidité qui assurent une contrepartie permanente.
Sur le fond, la dynamique du marché primaire est encourageante : les introductions en bourse se sont multipliées, élargissant la cote. Mais faire entrer de nouvelles sociétés et rendre les titres échangeables sont deux chantiers distincts. Le second est moins spectaculaire, plus lent — et probablement plus déterminant pour la maturité de la place. C’est aussi, pour l’investisseur particulier, celui qui conditionne le plus directement la possibilité de se constituer un portefeuille diversifié au-delà des quinze plus grandes valeurs.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’acheter, de conserver ou de vendre. Il repose sur les statistiques publiques de la Bourse de Casablanca, sur les publications du Haut-Commissariat au Plan et de l’AMMC, et sur des calculs explicitement signalés comme tels. Les indicateurs de vitesse de circulation et de répartition des séances traitées sont des reconstitutions à partir de données publiques ; ils dépendent du périmètre de valeurs retenu et de la définition du flottant utilisée, et peuvent différer d’autres calculs menés sur des bases distinctes. Aucune valeur n’est recommandée et aucun objectif de cours n’est formulé ; les titres évoqués le sont à titre d’illustration méthodologique. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital et, s’agissant des valeurs peu échangées, un risque de liquidité spécifique.