Le conseil d’administration d’Attijariwafa bank s’est réuni le 27 juillet 2026 pour arrêter les comptes au 30 juin. Les volumes sont excellents : l’épargne collectée progresse de 13,8%, les crédits distribués de 11,2%, le total de bilan de 11,9% à 825,3 milliards de dirhams. Le produit net bancaire suit, en hausse de 4,0%. Mais tout en bas du compte de résultat, le résultat net part du groupe ne progresse que de 1,1%.
Entre le haut et le bas de ce compte de résultat, 2,9 points de croissance se sont évaporés. Cet article suit cette cascade ligne par ligne pour identifier où ils partent — il y a exactement deux fuites, et elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Il examine ensuite le coût du risque, moteur du semestre, et pose la question que sa performance rend inévitable. Il termine par ce que la série longue révèle sur la rentabilité du capital, et par la bascule stratégique vers GOAL 2030. Sans recommandation ni objectif de cours.
Commençons par ce qui n’est pas discutable, et qui est solide. Sur le semestre, l’épargne totale collectée passe de 486,8 à 553,8 milliards de dirhams (+13,8%) et les crédits totaux distribués de 417,4 à 464,3 milliards (+11,2%). Au Maroc, les crédits à l’équipement atteignent 142 milliards, en hausse de 36%, les crédits aux entreprises progressent de 14% à 227 milliards, et les dépôts de 12% à 382 milliards. La banque revendique une production nette de 28 milliards de crédits à l’économie sur le seul premier semestre.
Le groupe met également en avant une bascule digitale avancée : la part de la banque digitale dans les transactions passe de 74,2% à 94,9% (+20,7 points sur la période comparée), et le nombre de connexions aux plateformes atteint 181,5 millions contre 71,5 millions en 2019. C’est dans ce cadre qu’a été lancée Simple, présentée comme la première néobanque marocaine.
Voilà pour l’activité. Le problème n’est pas là : il apparaît quand on descend le compte de résultat.
Un compte de résultat bancaire se lit comme un escalier : chaque marche retire quelque chose à la précédente. En alignant les taux de croissance publiés, on voit exactement où la performance se perd — et où elle se reconstitue.
| Ligne | Montant | Croissance | Écart avec la ligne précédente |
|---|---|---|---|
| Produit net bancaire | 18,4 Mds DH | +4,0% | — |
| Résultat brut d’exploitation | 11,6 Mds DH | +1,5% | −2,5 pts |
| Résultat d’exploitation | 10,4 Mds DH | +3,3% | +1,8 pt |
| Résultat net consolidé | 7,1 Mds DH | +2,3% | −1,0 pt |
| Résultat net part du groupe | 5,9 Mds DH | +1,1% | −1,2 pt |
Lecture : le produit net bancaire croît de 4,0%, le résultat net part du groupe de 1,1%. La déperdition nette atteint 2,9 points sur l’ensemble de la cascade. La seule marche qui ajoute de la performance est le passage du résultat brut au résultat d’exploitation, grâce au coût du risque.
C’est la plus coûteuse. Entre le produit net bancaire (+4,0%) et le résultat brut d’exploitation (+1,5%), 2,5 points disparaissent en charges. La banque le documente elle-même : le coefficient d’exploitation s’établit à 36,8%, en hausse de 1,5 point sur un an. Autrement dit, les charges ont progressé plus vite que les revenus.
Deux nuances s’imposent, et l’émetteur les apporte. D’abord, cette hausse est qualifiée de ponctuelle, liée au déploiement de projets structurants — transformation digitale, intelligence artificielle, lancement de la néobanque. Ensuite, le niveau reste excellent en absolu : à 36,8%, le coefficient demeure inférieur de 10 points à celui de juin 2019, et se situe parmi les meilleurs de la place. Sur base sociale, il s’améliore même de 0,8 point, à 26%.
Celle-ci est plus discrète et n’est commentée nulle part. Le résultat net consolidé progresse de 2,3%, mais le résultat net part du groupe de 1,1% seulement. L’écart signifie une chose simple : la part du résultat revenant aux actionnaires minoritaires des filiales a progressé plus vite que celle revenant à la maison mère.
Le périmètre de consolidation l’explique. Le groupe détient un grand nombre de filiales africaines où il est majoritaire sans être seul : 83,08% de la Compagnie Bancaire de l’Afrique de l’Ouest, 57,21% d’Attijaribank Tunisie, 58,71% de l’Union Gabonaise de Banque, 51,00% de la Société Commerciale de Banque Cameroun, 62,37% de la Banque Internationale pour l’Afrique au Togo, 66,30% de La Banque Internationale pour le Mali. Le pôle assurance et OPCVM dédiés est consolidé à 39,64% d’intérêt.
Conséquence mécanique : lorsque la croissance vient davantage des filiales partiellement détenues que de la banque au Maroc, une fraction plus importante du résultat échappe à l’actionnaire d’Attijariwafa bank. Ce n’est ni une anomalie ni un signal de dégradation : c’est le prix du modèle panafricain, et il se paie chaque fois que l’Afrique tire la croissance.
Une seule marche de l’escalier ajoute de la performance au lieu d’en retirer : le passage du résultat brut d’exploitation (+1,5%) au résultat d’exploitation (+3,3%). Ce gain de 1,8 point a une cause unique, et elle est spectaculaire.
| S1 2025 | S1 2026 | Variation | |
|---|---|---|---|
| Consolidé — montant | — | 1,2 Md DH | −11,2% |
| Consolidé — en % des encours bruts | 0,62% | 0,50% | −0,12 pt |
| Social — montant | — | 298 MDH | −52,8% |
| Social — en % des encours bruts | 0,4% | 0,2% | −0,2 pt |
Sur base sociale, le coût du risque est divisé par plus de deux en un an. Le résultat net social progresse en conséquence de 8,7%, à 5,6 milliards de dirhams contre 5,2 milliards — une croissance huit fois supérieure à celle du résultat net part du groupe consolidé.
C’est une bonne nouvelle, et il faut la prendre pour telle : elle traduit une amélioration de la qualité du portefeuille de crédits et une politique de recouvrement efficace. Mais elle appelle une lecture prudente, pour une raison arithmétique.
C’est le point le plus important de cette publication, et il n’apparaît dans aucun titre. Le coût du risque a joué le rôle d’amortisseur, compensant la hausse des charges d’exploitation. Or un coût du risque ne baisse pas indéfiniment : à 0,50% des encours en consolidé et 0,2% en social, on approche de niveaux planchers. La question du second semestre est donc de savoir si le coefficient d’exploitation revient à sa trajectoire, comme l’émetteur le laisse entendre en qualifiant sa hausse de ponctuelle — car l’amortisseur, lui, a déjà donné l’essentiel de ce qu’il pouvait donner.
Le troisième enseignement ne se lit pas dans le compte de résultat mais dans le rapport entre celui-ci et le bilan.
| Agrégat | Niveau | Croissance |
|---|---|---|
| Épargne totale collectée | 553,8 Mds DH | +13,8% |
| Total bilan consolidé | 825,3 Mds DH | +11,9% |
| Crédits totaux distribués | 464,3 Mds DH | +11,2% |
| Fonds propres consolidés | 81,1 Mds DH | +8,4% |
| Résultat net part du groupe | 5,9 Mds DH | +1,1% |
Le contraste est frappant : le bilan croît près de onze fois plus vite que le résultat, les fonds propres huit fois plus vite. Cela a une conséquence directe et inévitable sur la rentabilité du capital : quand le dénominateur progresse de 8,4% et le numérateur de 1,1%, le ratio baisse mécaniquement.
La série trimestrielle le confirme sur un périmètre homogène. D’un premier trimestre à l’autre, les fonds propres progressent de 9,9% (de 76,2 à 83,7 milliards) quand le résultat net part du groupe progresse de 3,6% (de 2,822 à 2,924 milliards). Le rendement des fonds propres calculé sur cette base recule de 22,70% à 17,05%, soit 5,65 points.
L’émetteur publie un RoATE de 22,9% au premier semestre 2026, en progression. Notre série affiche un rendement des fonds propres de 17,05%. Les deux chiffres sont exacts : ils ne mesurent simplement pas la même chose.
Le RoATE rapporte le résultat net part du groupe aux fonds propres tangibles — c’est-à-dire déduction faite du goodwill et des immobilisations incorporelles. Le rendement des fonds propres classique retient les fonds propres totaux. L’écart de près de 6 points entre les deux mesures est donc, très exactement, le poids du goodwill accumulé par les acquisitions africaines du groupe.
Aucune des deux mesures n’est plus honnête que l’autre. Le RoATE dit la rentabilité de l’outil d’exploitation ; le rendement des fonds propres dit celle du capital réellement investi, prix des acquisitions compris. Un investisseur a intérêt à connaître les deux — et à ne jamais comparer le RoATE d’une banque au rendement des fonds propres d’une autre.
Un dernier élément de la série mérite d’être relevé : le bénéfice distribué par action passe de 16,50 dirhams (2024) à 19,00 (2025) puis 22,00 dirhams en 2026, soit +15,8% sur le dernier exercice — quand le résultat net part du groupe semestriel progresse de 1,1%. La distribution totale atteint 4,73 milliards de dirhams, soit un taux de distribution de 61,9% du résultat social de 7,65 milliards. La politique de retour à l’actionnaire est donc nettement plus dynamique que le résultat du semestre — ce qui est soutenable sur un exercice, et redevient une question si l’écart persiste.
Ce semestre marque une transition qui explique sans doute une partie de ce qui précède. Le groupe a clôturé son plan stratégique @mbition 2025 et lancé GOAL 2030, articulé autour de quatre axes : l’accélération de la transformation digitale et de l’intelligence artificielle, la consolidation du leadership panafricain, le développement d’une banque ouverte, et le renforcement de l’intégration du groupe.
Le lien avec les comptes est direct : ces chantiers coûtent avant de rapporter. La hausse de 1,5 point du coefficient d’exploitation et le lancement de la néobanque Simple relèvent de cette logique d’investissement. C’est aussi ce qui rend la lecture de ce semestre délicate : on ne peut pas encore distinguer ce qui relève d’un investissement temporaire de ce qui relèverait d’une dérive durable des charges. Seuls les prochains arrêtés trancheront.
Un mot pour finir sur la solidité, car elle n’est pas en cause. Les capitaux propres consolidés s’établissent à 81,1 milliards de dirhams, les ratios de solvabilité sont décrits comme en amélioration notable, le rendement de l’actif ressort à 1,74%, et les commissaires aux comptes — EY et Forvis Mazars — ont délivré leurs attestations d’examen limité sans réserve le 27 juillet 2026. Ce que ce semestre pose n’est pas une question de solidité : c’est une question de conversion de la croissance en résultat.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’acheter, de conserver ou de vendre. Il repose sur les communications financières officielles de l’émetteur (communiqué et comptes au 30 juin 2026), sur les attestations des commissaires aux comptes, et sur des calculs explicitement signalés comme tels. Les écarts entre lignes du compte de résultat et l’estimation du gain lié au coût du risque sont des reconstitutions arithmétiques à partir des taux de croissance et montants publiés ; elles ne se substituent pas à une ventilation officielle, que la publication semestrielle ne fournit pas. Le rendement des fonds propres cité (17,05%) et le RoATE publié par l’émetteur (22,9%) reposent sur des dénominateurs différents et ne sont pas interchangeables. Aucun objectif de cours n’est formulé. Toute personne concernée est invitée à consulter les documents officiels de la société et à se rapprocher de son teneur de compte ou d’un conseil habilité. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital.