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Structure de marché · Liquidité & profondeur · 24 juillet 2026

Cotées, mais rarement échangées : ce que la vitesse de circulation révèle sur la liquidité réelle de la Bourse de Casablanca — pourquoi le volume en dirhams est un indicateur trompeur, et ce que le grand écart entre géants lents et petites valeurs rapides change pour l’investisseur

S1 2026 · 120 séances Capitalisation ~1 014 Mds DH Volume quotidien −22,5% 42 valeurs sur 77 échangées chaque séance Vitesse de circulation

Voici un paradoxe que la Bourse de Casablanca porte depuis longtemps, et que le premier semestre 2026 rend particulièrement visible. La place pèse environ 1 014 milliards de dirhams de capitalisation — un marché de taille respectable à l’échelle africaine. Et pourtant, sur les 120 séances du semestre, une part importante des valeurs cotées n’a tout simplement pas été échangée tous les jours. Certaines n’ont trouvé preneur qu’une séance sur deux.

Cet article s’attaque à une question que la plupart des commentaires de marché contournent : qu’est-ce qu’un marché liquide, au juste ? Il montre d’abord pourquoi le volume en dirhams, l’indicateur que tout le monde regarde, induit systématiquement en erreur. Il présente ensuite l’indicateur qui le corrige — la vitesse de circulation — et ce qu’il révèle d’un marché coupé en deux. Il termine par ce que tout cela change, très concrètement, pour qui passe un ordre. Sans recommandation ni objectif de cours.

I · Un marché qui grandit en valeur et se contracte en activité

Capitalisation (23 juillet)
1 014
milliards de dirhams
MASI depuis janvier
−6,3%
17 667 points
Volume quotidien moyen
374 MDH
−22,5% sur un an
Liquidité du marché (T2, HCP)
−30,6%
« prudence et attentisme »

Le cadre d’ensemble est celui d’une consolidation. Après trois années pleines de hausse, le MASI recule d’environ 6,3% depuis janvier, autour de 17 667 points, la capitalisation revenant camper sur le seuil symbolique du millier de milliards de dirhams. L’indice des grandes capitalisations, le MASI 20, corrige plus fortement encore — de l’ordre de 12% — ce qui indique que la baisse est concentrée sur les poids lourds de la cote, non diffuse sur l’ensemble du marché.

Mais le chiffre le plus structurant n’est pas l’indice : c’est l’activité. Le volume quotidien moyen sur le marché central ressort autour de 374 millions de dirhams depuis janvier, contre près de 482 millions sur la même période un an plus tôt — un repli d’environ 22,5%. Le Haut-Commissariat au Plan, dans son Point de conjoncture N°50, relevait de son côté une contraction de la liquidité de 30,6% au deuxième trimestre, dans un climat qu’il qualifie de « prudence et attentisme ».

Le fait brut : toutes les valeurs ne s’échangent pas tous les jours

Sur les 120 séances du premier semestre 2026, et sur un univers d’environ 77 valeurs effectivement négociables, seule une petite majorité — de l’ordre de 42 titres — a enregistré des échanges lors de chacune des séances. Les autres, soit environ 35 valeurs, ont connu au moins une journée sans la moindre transaction. Et pour une poignée d’entre elles — de l’ordre de neuf titres —, les échanges n’ont eu lieu que sur moins de la moitié du semestre. Autrement dit : près d’une valeur cotée sur deux ne dispose pas d’un marché continu.

Ce constat n’a rien d’anecdotique. Une action qui ne s’échange pas tous les jours n’offre pas à son porteur la garantie élémentaire que l’on attend d’un titre coté : celle de pouvoir sortir quand on le décide, et non quand le marché le permet. C’est la différence entre être coté et être liquide — deux choses que l’on confond trop souvent.

II · Pourquoi le volume en dirhams trompe, et ce que la vitesse de circulation corrige

Quand on veut juger de l’activité sur une valeur, le réflexe est de regarder le volume échangé. C’est l’indicateur que publient tous les bulletins de séance. Le problème est qu’il mesure une quantité absolue, sans la rapporter à la taille de ce qui est échangeable. Cela produit des conclusions inverses de la réalité.

La vitesse de circulation, en une phrase

La vitesse de circulation rapporte les capitaux échangés sur le marché central à la capitalisation flottante du titre. Elle répond à une question simple : quelle proportion du flottant a changé de mains sur la période ? Une vitesse de 25% signifie qu’un quart des titres réellement disponibles ont été échangés. C’est un indicateur comportemental, pas un indicateur de valorisation : il ne dit rien du prix, ni du sens du mouvement, ni de la qualité de la société. Il dit seulement à quel point le titre est utilisé. À ne pas confondre avec le ratio de liquidité publié par la Bourse de Casablanca dans ses statistiques mensuelles, qui rapporte le volume des marchés central et de blocs à la capitalisation totale, en moyenne mobile sur une année glissante.

L’illustration la plus parlante oppose deux valeurs que tout sépare. Prenez une grande bancaire de la cote : elle peut concentrer plusieurs milliards de dirhams d’échanges sur un trimestre — de loin l’un des premiers volumes du marché — et n’afficher pourtant qu’une vitesse de circulation de l’ordre de 2 à 3%. La raison est arithmétique : son flottant est si vaste que même des milliards échangés n’en représentent qu’une fraction infime. À l’inverse, une petite valeur peut n’échanger que quelques centaines de millions — une misère en valeur absolue — tout en voyant plus du quart de son flottant changer de mains.

LectureVolume en dirhamsVitesse de circulation
Ce qu’il mesureQuantité absolue échangéePart du flottant qui tourne
Qui il favoriseLes grandes capitalisationsNeutre à la taille
Grande bancaireTrès élevé (Mds DH)Faible (~2-3%)
Petite valeur activeFaible (MDH)Élevée (>20%)
Ce qu’il ne dit pasNi le prix, ni le sensNi le prix, ni le sens
Le volume répond à la question « combien d’argent a changé de mains ? ». La vitesse de circulation répond à celle qui intéresse réellement le porteur : « quelle part de ce qui est disponible a été échangée ? ». Ce sont deux marchés différents, mesurés avec la même donnée.
Lecture MarocBoursier Research

Au premier semestre 2026, les vitesses les plus élevées de la cote se situent, sans surprise une fois la méthode comprise, du côté des petites et moyennes capitalisations — certaines dépassant les 30% de rotation du flottant sur le semestre, quand les plus grandes valeurs de la place restent à un chiffre. Un tel écart n’est pas un détail technique : il décrit deux marchés qui coexistent sous le même indice.

III · Le grand écart : une cote concentrée en valeur, dispersée en activité

Ce double visage recoupe un résultat que nous avions établi dans notre étude quantitative sur la concentration de la cote. En appliquant une loi de puissance aux sociétés cotées, nous avions mesuré un marché environ deux fois plus concentré qu’un marché développé classique : les cinq premières valeurs pesaient près de 46,5% du flottant, les quinze premières plus de 75%. Les deux constats s’emboîtent.

Le marché des géantsLe marché de la queue de cote
Concentre l’essentiel de la capitalisationPèse peu en valeur
Volumes élevés en dirhamsVolumes faibles en dirhams
Vitesse de circulation faibleVitesse de circulation élevée
Flottant large, détention stableFlottant étroit, parfois figé
Échangé à chaque séanceSéances sans aucune transaction

D’un côté, quelques grandes valeurs qui absorbent l’essentiel des capitaux mais dont le flottant, très largement détenu par des institutionnels à horizon long, tourne lentement. De l’autre, une longue queue de petites valeurs où quelques ordres suffisent à faire tourner une part importante du flottant — et à déplacer le cours. Entre les deux, peu de valeurs intermédiaires combinant profondeur et rotation. C’est cette absence de milieu de gamme qui caractérise la place.

La rotation sectorielle vient s’ajouter à l’équation

Le premier semestre a aussi été celui d’une rotation sectorielle marquée. Sur l’ensemble des indices sectoriels de la cote, une petite minorité seulement a terminé le semestre en hausse — les mines se détachant très largement, portées par le cycle des métaux, tandis que plusieurs secteurs qui avaient fortement progressé les années précédentes subissaient des prises de bénéfices. Conséquence directe sur notre sujet : l’activité se concentre sur les compartiments porteurs du moment, asséchant mécaniquement les autres. Une valeur peut donc devenir illiquide non par défaut de qualité, mais parce que l’attention du marché s’est déplacée ailleurs.

S’ajoute enfin un facteur de calendrier. La place a absorbé en quelques semaines un volume inédit de sollicitations — une introduction en bourse et plusieurs augmentations de capital, pour environ 2,8 milliards de dirhams — qui mobilisent de l’épargne autrement disponible pour le marché secondaire. Le tout au cœur de l’été, période où l’activité se réduit structurellement.

IV · Ce que la liquidité change concrètement quand on passe un ordre

Toute cette analyse resterait théorique si elle n’avait pas des conséquences très matérielles. Elle en a quatre.

Premièrement, le coût d’entrée et de sortie. Sur un titre peu échangé, l’écart entre le meilleur prix d’achat et le meilleur prix de vente peut être large. Cet écart est un coût réel, payé à l’aller et au retour, qui n’apparaît sur aucun relevé de frais mais ampute la performance. Deuxièmement, le risque d’exécution. Un ordre au marché de taille modeste peut suffire, sur une valeur étroite, à déplacer le cours contre soi-même — ou à ne pas trouver de contrepartie du tout.

Troisièmement, la volatilité apparente. Sur un flottant étroit, quelques ordres suffisent à produire des variations spectaculaires qui ne reflètent aucune information nouvelle sur l’entreprise. Les réservations à la hausse comme à la baisse, fréquentes sur certains segments de la cote, en sont l’illustration. Quatrièmement, l’asymétrie en période de stress. La liquidité a la particularité de disparaître précisément au moment où l’on en aurait le plus besoin : quand tout le monde veut sortir en même temps.

Quatre vérifications avant de se positionner sur une valeur étroite

  • Le nombre de séances effectivement traitées sur les derniers mois — pas seulement le volume cumulé, qui peut masquer une ou deux séances exceptionnelles.
  • La taille du flottant et sa structure : un flottant étroit ou majoritairement détenu par des porteurs stables ne circule pas.
  • La profondeur du carnet d’ordres au moment où l’on envisage d’intervenir, et non sur la base d’une moyenne historique.
  • La taille de sa propre ligne rapportée au volume quotidien habituel du titre : c’est le rapport décisif, souvent ignoré.

Ces vérifications ne disent rien de la qualité d’une société. Une entreprise excellente peut avoir un titre illiquide ; une entreprise médiocre peut s’échanger activement. Ce sont deux dimensions indépendantes, et c’est précisément pour cela qu’il faut les examiner séparément.

Ce qui pourrait faire bouger les lignes

Les leviers d’amélioration sont connus et relèvent de trois registres. L’élargissement du flottant d’abord : plus de titres réellement disponibles, donc plus de circulation possible. La qualité de la communication financière ensuite : un titre que personne ne suit ne s’échange pas — et une part significative de la cote n’est couverte par aucune analyse. L’animation du titre enfin, par des contrats de liquidité qui assurent une contrepartie permanente.

Sur le fond, la dynamique du marché primaire est encourageante : les introductions en bourse se sont multipliées, élargissant la cote. Mais faire entrer de nouvelles sociétés et rendre les titres échangeables sont deux chantiers distincts. Le second est moins spectaculaire, plus lent — et probablement plus déterminant pour la maturité de la place. C’est aussi, pour l’investisseur particulier, celui qui conditionne le plus directement la possibilité de se constituer un portefeuille diversifié au-delà des quinze plus grandes valeurs.

À retenir

  • La Bourse de Casablanca capitalise environ 1 014 milliards de dirhams, mais son activité se contracte : volume quotidien moyen autour de 374 MDH depuis janvier, contre près de 482 MDH un an plus tôt (−22,5%). Le HCP relevait une liquidité en baisse de 30,6% au deuxième trimestre.
  • Sur les 120 séances du premier semestre et un univers d’environ 77 valeurs négociables, seules ~42 ont été échangées à chaque séance. Environ 35 ont connu au moins une journée sans aucune transaction, et ~9 ont été traitées sur moins de la moitié du semestre. Être coté et être liquide sont deux choses différentes.
  • La vitesse de circulation (capitaux échangés sur le marché central rapportés à la capitalisation flottante) corrige le biais de taille du volume en dirhams : elle mesure la part du flottant qui change de mains. C’est un indicateur comportemental — il ne dit rien du prix, du sens du mouvement ni de la qualité de la société.
  • Le grand écart : une grande bancaire peut échanger des milliards pour une vitesse de 2 à 3%, quand une petite valeur en échange mille fois moins pour une rotation dépassant 30% de son flottant. Deux marchés coexistent sous le même indice.
  • Ce constat prolonge notre étude sur la concentration de la cote : les cinq premières valeurs pèsent près de 46,5% du flottant, les quinze premières plus de 75%. Concentration en valeur d’un côté, dispersion et assèchement de l’autre — avec peu de valeurs intermédiaires.
  • La rotation sectorielle amplifie le phénomène : l’activité se concentre sur les compartiments porteurs (les mines au premier semestre), asséchant les autres. Une valeur peut devenir illiquide sans que sa qualité soit en cause.
  • Quatre conséquences concrètes : coût d’entrée-sortie élargi, risque d’exécution, volatilité apparente sur flottant étroit, et disparition de la liquidité en période de stress. La vérification décisive, souvent ignorée : la taille de sa ligne rapportée au volume quotidien habituel du titre.
  • Les leviers d’amélioration sont identifiés : élargissement du flottant, communication financière et animation des titres. Élargir la cote et rendre les titres échangeables sont deux chantiers distincts.

Sources

  • Bourse de Casablanca · statistiques mensuelles et rapports de marché (volumes des marchés central et de blocs, capitalisation, nombre de séances, statistiques par valeur et par secteur) ; définition officielle du ratio de liquidité figurant en note des rapports mensuels.
  • Bourse de Casablanca · données de marché quotidiennes (niveaux du MASI, du MASI 20 et du MASI ESG, capitalisation boursière, volumes par valeur) et composition des indices sectoriels.
  • Haut-Commissariat au Plan · Point de conjoncture N°50 (juillet 2026), encadré relatif au marché boursier : contraction de la liquidité et climat de marché.
  • Autorité Marocaine du Marché des Capitaux (AMMC) · publications relatives aux opérations financières de la période (introduction en bourse et augmentations de capital) et aux déclarations de franchissement de seuil.
  • Étude MarocBoursier Research sur la concentration de la cote casablancaise (application d’une loi de puissance aux sociétés cotées, répartition du flottant).
  • Calculs MarocBoursier Research (vitesses de circulation, moyennes de volumes, répartition des séances traitées) effectués à partir des statistiques publiques de la Bourse de Casablanca.

Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’acheter, de conserver ou de vendre. Il repose sur les statistiques publiques de la Bourse de Casablanca, sur les publications du Haut-Commissariat au Plan et de l’AMMC, et sur des calculs explicitement signalés comme tels. Les indicateurs de vitesse de circulation et de répartition des séances traitées sont des reconstitutions à partir de données publiques ; ils dépendent du périmètre de valeurs retenu et de la définition du flottant utilisée, et peuvent différer d’autres calculs menés sur des bases distinctes. Aucune valeur n’est recommandée et aucun objectif de cours n’est formulé ; les titres évoqués le sont à titre d’illustration méthodologique. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital et, s’agissant des valeurs peu échangées, un risque de liquidité spécifique.