C’est le genre de publication qui se lit à deux vitesses. En haut du compte de résultat, Maroc Telecom affiche un premier semestre 2026 solide : chiffre d’affaires en hausse de 5,4%, EBITDA en progression de 5,1%, marge maintenue à un niveau élevé de 50,2%. En bas, le résultat net part du groupe recule de 39,7%, à 2,5 milliards de dirhams. Pris isolément, ce dernier chiffre a de quoi inquiéter. Il ne faut surtout pas s’y arrêter.
Cet article fait trois choses. Il explique d’abord d’où vient l’illusion : un effet de base lié à une recette exceptionnelle enregistrée un an plus tôt, dans le cadre de l’accord avec Wana Corporate. Il montre ensuite ce qui tire réellement la croissance : les filiales Moov Africa et la Data marocaine. Il regarde enfin la contrepartie de cette croissance — l’investissement, la génération de trésorerie et le bilan. Le tout à partir des seuls documents officiels, sans recommandation ni objectif de cours.
Commençons par ce qui n’est pas discutable. Au terme du premier semestre 2026, le chiffre d’affaires consolidé du groupe ressort à 19 009 millions de dirhams, en hausse de 5,4% (+4,2% à périmètre et change constants). L’EBITDA progresse de 5,1% à 9 543 MMAD, pour une marge quasi stable et toujours élevée de 50,2%. Le cash-flow opérationnel augmente de 3,9%. Autrement dit : l’activité croît, la rentabilité opérationnelle tient, la machine à cash tourne.
Et pourtant, deux lignes plus bas, la lecture bascule. Le résultat d’exploitation après amortissements des incorporels (EBITA) recule de 27,3% sur le semestre, et le résultat net part du groupe de 39,7%, à 2 482 MMAD. Comment un groupe dont le chiffre d’affaires et l’EBITDA montent peut-il voir son résultat net fondre de près de 40% ? La réponse ne se trouve pas dans l’exploitation de 2026. Elle se trouve dans les comptes de 2025.
La clé de tout le dossier tient en une note de bas de tableau, que beaucoup survoleront. Le premier semestre 2025 avait enregistré une recette exceptionnelle, dans le cadre de l’accord conclu avec Wana Corporate. Cette recette a gonflé la base de comparaison. Mécaniquement, même à performance opérationnelle en hausse, le résultat 2026 paraît reculer par rapport à un 2025 dopé par un élément non récurrent.
La société livre elle-même la lecture corrigée, et elle change tout :
| Indicateur (S1) | Lecture publiée | Hors recette exceptionnelle 2025 |
|---|---|---|
| EBITA | −27,3% | +6,8% |
| Résultat net part du groupe | −39,7% | +8,1% |
Une fois neutralisé l’exceptionnel de 2025, le tableau s’inverse : l’EBITA ressort en hausse de 6,8% et le résultat net part du groupe en hausse de 8,1%. Ce n’est pas une entreprise qui se contracte, c’est une entreprise qui progresse — l’optique de la baisse vient entièrement de la qualité du point de comparaison, pas de la performance de l’année en cours.
L’accord avec Wana Corporate renvoie au vaste chantier de mutualisation des infrastructures entre opérateurs. Sa traduction comptable est visible dans le périmètre de consolidation du groupe : deux coentreprises, UNI FIBER et UNI TOWER, y figurent désormais à hauteur de 50%, consolidées par mise en équivalence. La constitution de ces véhicules communs — fibre mutualisée d’un côté, tours mobiles de l’autre — a généré en 2025 un produit ponctuel qui n’avait pas vocation à se reproduire en 2026. C’est cet « one-off » qui crée aujourd’hui l’effet de base.
Reste une question légitime : 2,5 milliards de résultat net semestriel, est-ce un bon ou un mauvais niveau dans l’absolu ? La série longue aide à trancher. Sur la dernière décennie, le résultat net part du groupe du premier semestre s’est établi en moyenne autour de 2,3 milliards de dirhams (calcul MarocBoursier Research sur les résultats publiés 2016-2025). Les 2 482 MMAD de 2026 se situent donc légèrement au-dessus de cette moyenne — et très au-dessus des points bas traversés récemment.
La normalisation de 2026 se comprend mieux au regard des années qui précèdent, marquées par des à-coups exceptionnels dans les deux sens :
Lu ainsi, 2026 n’est pas un décrochage : c’est la sortie d’une séquence d’exceptionnels, vers un résultat de nouveau lisible.
Un repère par action illustre le même effet d’optique : le résultat net par action ressort à 2,82 DH, contre 4,68 DH un an plus tôt — là encore, l’écart reflète la base 2025, non une dégradation de la capacité bénéficiaire courante.
Derrière la hausse de 5,4% du chiffre d’affaires, deux moteurs bien identifiés. Le premier est continental : les filiales Moov Africa. Le second est domestique et technologique : la Data au Maroc.
| Chiffre d’affaires S1 2026 | Montant (MMAD) | Variation |
|---|---|---|
| Groupe | 19 009 | +5,4% |
| Maroc | 9 405 | +2,2% |
| Filiales Moov Africa | 10 147 | +7,5% |
Le fait structurel saute aux yeux : les filiales Moov Africa pèsent désormais plus de la moitié du chiffre d’affaires du groupe (10 147 MMAD contre 9 405 pour le Maroc), et elles croissent trois fois plus vite (+7,5% contre +2,2%). Côté rentabilité, la dynamique est la même : l’EBITDA des filiales progresse de +8,7% (à 4 375 MMAD), contre +2,2% au Maroc. Le relais de croissance africain, déployé sur onze pays, n’est plus un complément : c’est le principal moteur.
Au Maroc, la lecture est plus fine. Le marché est mature, et cela se voit sur les volumes : le parc mobile recule de 2,2%. Mais le chiffre d’affaires domestique progresse quand même, porté par la monétisation de la Data : Data Mobile +20%, Data Fixe +12%, et surtout un parc FTTH (fibre) en hausse de 30%. C’est le passage classique d’un opérateur mature : moins d’abonnés en nombre, davantage de valeur par usage.
Au total, le groupe adresse un parc mobile de l’ordre de 73 millions de clients, très majoritairement porté par l’Afrique.
Une croissance de cette nature a un coût : l’investissement. Le groupe l’assume ouvertement, en le présentant comme « soutenu ».
L’effort d’investissement représente 17,6% du chiffre d’affaires au premier semestre (contre 15,7% un an plus tôt), avec une forte accentuation au Maroc (CAPEX +28,9%), cohérente avec la poussée du Très Haut Débit (fibre) — le parc FTTH progresse de 30%. Malgré cet effort, le cash-flow opérationnel augmente de 3,9%, signe que la génération de trésorerie absorbe l’investissement. La structure financière reste, elle, sous contrôle : le ratio dette nette / EBITDA se maintient à 0,9x, un niveau confortable pour un opérateur télécom.
La dette nette du groupe s’établit à environ 18,2 milliards de dirhams. Mais sa répartition est instructive : au Maroc, l’endettement net recule fortement (de l’ordre de −24%, à ~6,7 Mds DH), tandis qu’il progresse du côté des filiales Moov Africa (à ~12,0 Mds DH). Lecture : la maison mère marocaine, très cash-génératrice, se désendette ; les filiales, en phase d’expansion, mobilisent de la dette pour financer leur développement. Le levier consolidé reste néanmoins stable à 0,9x.
Le groupe maintient ses perspectives pour l’année 2026, à périmètre et change constants : croissance du chiffre d’affaires et de l’EBITDA, et un CAPEX hors fréquences et licences d’environ 25% des revenus. La direction assortit toutefois ce cap d’une réserve explicite : un contexte marqué par les tensions géopolitiques, qui pèsent sur la volatilité des coûts et l’approvisionnement énergétique sur certains marchés africains. C’est le principal facteur d’incertitude à garder en tête pour le second semestre.
Au total, le premier semestre 2026 de Maroc Telecom est un cas d’école de lecture financière : un titre de résultat net en fort recul, une réalité opérationnelle en progression. L’investisseur avisé retiendra les deux moteurs (Afrique et Data), le maintien de la rentabilité et de la discipline financière, et la nécessité de neutraliser l’exceptionnel avant de comparer. Nous exposons ces faits ; nous ne formulons ni recommandation, ni objectif de cours.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’acheter, de conserver ou de vendre. Il repose sur les communications financières officielles de l’émetteur (communiqué et comptes au 30 juin 2026), sur les attestations des commissaires aux comptes, et sur des calculs explicitement signalés comme tels. Les variations dites « hors exceptionnel » ou « sous-jacentes » reprennent les retraitements communiqués par la société. Aucun objectif de cours n’est formulé. Toute personne concernée est invitée à consulter les documents officiels de la société et à se rapprocher de son teneur de compte ou d’un conseil habilité. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital.