Le conflit entre les États-Unis et l’Iran vient de franchir un nouveau seuil. Après une troisième nuit consécutive de frappes américaines sur les villes portuaires du sud de l’Iran, Washington a annoncé le rétablissement du blocus naval des ports iraniens et, fait inédit, la perception d’une « rémunération » de 20% de la valeur des cargaisons transitant par le détroit d’Ormuz. Les marchés ont répondu immédiatement : le Brent a bondi de plus de 9% lundi — sa plus forte séance depuis avril — avant de dépasser 85 dollars.
Pour le Maroc, le mouvement est un revirement complet. Le 6 juillet, le baril repassait sous 72 dollars et l’on décrivait une aubaine pour un pays importateur net d’énergie. Huit jours plus tard, il évolue au-dessus de 85 dollars : la désinflation importée s’est muée en risque inflationniste. Et un phénomène déconcertant accompagne cette escalade : contrairement à l’intuition, l’or ne monte pas — il baisse. Décryptage des faits, du bras de fer sur Ormuz, du paradoxe des marchés et des quatre canaux de transmission vers la Bourse de Casablanca.
Selon le communiqué du commandement américain pour le Moyen-Orient (CENTCOM), les forces américaines ont mené une mission de cinq heures contre des cibles militaires situées dans plusieurs villes portuaires du sud de l’Iran, notamment Bouchehr et Bandar Abbas, cette dernière bordant directement le détroit d’Ormuz. Les objectifs visés : systèmes de défense côtière, installations de drones et de missiles, moyens maritimes — autrement dit, précisément la capacité iranienne à interdire la navigation dans le détroit. L’agence de presse iranienne IRNA a fait état de quatre explosions près de Bandar Abbas.
La riposte iranienne a été immédiate et, pour la première fois, elle a coûté la vie à un marin civil. Le ministère émiratien de la Défense a annoncé que deux pétroliers nationaux, le Mombasa et l’al-Bahiyah, avaient été frappés par deux missiles de croisière iraniens alors qu’ils transitaient par le couloir méridional du détroit, dans les eaux territoriales omanaises : un membre d’équipage indien a été tué. Les Gardiens de la Révolution ont par ailleurs revendiqué des opérations contre des installations américaines à Bahreïn (base de Juffair) et contre une base aérienne en Jordanie.
Sur son réseau social, le président américain a annoncé que les États-Unis prendraient le contrôle du détroit d’Ormuz et que le blocus des ports iraniens serait rétabli — effectif mardi à 20h00 GMT selon l’armée américaine. Seconde annonce, plus disruptive encore : Washington entend percevoir, en contrepartie de la protection du détroit, une rémunération correspondant à 20% de la valeur des cargaisons qui l’empruntent. Interrogé à la Maison Blanche, le président a néanmoins estimé qu’un accord avec Téhéran restait « possible ».
| Date | Événement | Marché pétrolier |
|---|---|---|
| 28 février 2026 | Déclenchement du conflit : frappes israélo-américaines sur l’Iran | Début de la prime de guerre |
| Début avril | Cessez-le-feu après près de 40 jours de bombardements | Détente progressive |
| 17 juin | Mémorandum d’accord entérinant la trêve ; réouverture partielle d’Ormuz | Reflux du baril |
| 6 juillet | OPEP+ augmente sa production (+188 000 b/j en août) | Brent sous 72 $ |
| 7–8 juillet | Attaques de navires à Ormuz ; reprise des frappes ; le Trésor américain révoque la dérogation pétrolière | Brent > 74 $ |
| 13 juillet | 3e nuit de frappes ; annonce du blocus et du péage de 20% | Brent +9,4% · clôture > 83 $ |
| 14 juillet | Entrée en vigueur du blocus ; deux pétroliers émiratis touchés | Brent > 85 $ |
C’est l’élément le plus structurant de la séquence, et le moins bien compris. Depuis fin juin, Téhéran revendiquait la perception d’un péage sur les navires franchissant le détroit. Washington répond désormais par la même logique, en se présentant comme le « gardien » de la voie maritime et en réclamant 20% de la valeur des cargaisons. L’ordre de grandeur est vertigineux : aux prix actuels, cela représenterait de l’ordre de 30 millions de dollars pour un seul supertanker, contre un péage iranien qui pouvait atteindre 2 millions.
Le problème dépasse l’arithmétique. Le principe de liberté de navigation — et le régime de passage en transit dans les détroits internationaux — est un pilier du droit de la mer : un État riverain, ou un État tiers, ne peut en principe subordonner le passage au paiement d’une taxe. Deux puissances revendiquent aujourd’hui, sur le même couloir maritime, un droit de pérception incompatible avec ce principe — et incompatible entre elles. Côté iranien, le Parlement a entamé l’examen d’un projet de loi consacré au détroit d’Ormuz et au golfe Persique, annoncé publiquement par le président de sa commission de sécurité nationale.
Environ un cinquième du pétrole mondial transitait par le détroit avant le déclenchement du conflit. Il ne s’agit donc pas d’un théâtre d’opérations parmi d’autres, mais du goulot d’étranglement le plus sensible de l’économie mondiale. Le trafic, qui avait commencé à se reconstituer après le mémorandum du 17 juin, s’est de nouveau effondré, revenant à ses niveaux d’avant la trêve, voire en deçà. Le conseiller militaire du guide suprême a résumé l’enjeu sans détour : ce passage, a-t-il déclaré, importe « plus que des dizaines de bombes atomiques ».
Un second mécanisme, moins spectaculaire mais tout aussi important, joue en arrière-plan : le Trésor américain a révoqué la dérogation de 60 jours qui autorisait la vente de pétrole iranien, les transactions n’étant plus permises à compter du 17 juillet. Le ministre iranien du Pétrole affirme, lui, que les exportations se poursuivent normalement, le pays disposant de longue date de mécanismes de contournement. Le marché devra arbitrer entre ces deux récits — mais il valorise, par prudence, le scénario le plus restrictif.
La réaction des marchés a été brutale sur le pétrole. Le Brent a gagné plus de 9% en une seule séance lundi — sa plus forte hausse depuis avril — pour clôturer au-dessus de 83 dollars, avant de franchir 85 dollars mardi, portant la progression hebdomadaire à plus de 10%. Le WTI américain évolue autour de 78-79 dollars. Rapporté au niveau d’avant le déclenchement du conflit fin février, le Brent affiche désormais une hausse de l’ordre de 18%.
Deux éléments aggravent la vulnérabilité du marché. D’abord, le coussin de stocks stratégiques qui avait permis d’amortir le choc de mars-avril est aujourd’hui largement épuisé : la marge d’absorption d’une nouvelle rupture d’approvisionnement est donc bien plus mince qu’au printemps. Ensuite, l’OPEP a abaissé sa prévision de croissance de la demande mondiale pour 2026 à 800 000 barils par jour — un signal de demande plus faible qui, en temps normal, pèserait sur les cours, mais que la prime géopolitique écrase complètement.
C’est le contresens le plus coûteux du moment. L’intuition dit : guerre → valeur refuge → l’or monte. Or l’once s’échange autour de 4 015 dollars, en repli de 2,6% sur une séance, au plus bas depuis le 1er juillet. La chaîne causale à l’œuvre depuis février est en réalité la suivante : Ormuz → pétrole plus cher → anticipations d’inflation plus élevées → anticipations de resserrement de la Réserve fédérale → dollar et rendements obligataires en hausse → vente mécanique d’un actif qui ne rapporte aucun intérêt. Depuis cinq mois, l’or se comporte moins comme un refuge que comme un actif sensible aux taux.
Ce mécanisme ne s’inversera que si l’une des deux conditions suivantes est remplie : soit le pétrole reflue pour des raisons autres que géopolitiques, soit la banque centrale américaine signale qu’elle ne resserrera pas face à un choc énergétique. C’est précisément ce qui rend la semaine américaine déterminante : audition du président de la Réserve fédérale devant le Congrès et publication des chiffres d’inflation. Pour les investisseurs de la cote casablancaise exposés aux minières, la nuance n’est pas théorique : elle est au cœur du canal n° 3 ci-dessous.
La Bourse de Casablanca n’a aucune exposition directe au conflit : aucune valeur cotée n’opère dans la zone, et le marché marocain n’est pas corrélé mécaniquement aux places du Golfe. La transmission se fait donc de manière indirecte, par quatre canaux — dont l’un est aujourd’hui bien plus tangible que les autres.
Le Maroc est importateur net d’énergie. Le baril est passé de moins de 72 dollars le 6 juillet à plus de 85 dollars aujourd’hui, soit un bond d’environ 18% en huit jours. Toute la désinflation décrite début juillet est effacée. Conséquences en chaîne : alourdissement de la facture énergétique et de la balance commerciale, pression à la hausse sur les prix des carburants, renchérissement du coût des soutiens aux prix, et remontée du risque d’inflation importée — celle-là même que Bank Al-Maghrib disait surveiller en priorité.
Le taux directeur est maintenu à 2,25% depuis le Conseil du 23 juin, avec une projection d’inflation moyenne de 1,5% en 2026 et un crédit bancaire attendu en hausse de 6,8%. Ces projections avaient été bâties sur une hypothèse de détente énergétique. Un choc pétrolier durable — et non un simple à-coup de quelques séances — remettrait en cause le scénario d’une pause monétaire prolongée jusqu’à fin 2026. La variable décisive n’est pas le pic du jour, mais la persistance du niveau atteint.
Un pétrole plus cher pèse sur les secteurs énergivores de la cote : ciment, transport, industrie lourde — dont les coûts d’énergie constituent une part significative de la structure de charges. La distribution de carburants et de GPL obéit, elle, à une dynamique propre (formation des prix, stocks, réglementation) qui ne se lit pas mécaniquement dans le prix du baril. Point de vigilance majeur : le réflexe « guerre → or → minières » est en défaut. L’or baisse dans cette escalade. Les valeurs minières aurifères et argentifères de la cote suivent le cours des métaux, pas l’intensité du conflit — et l’actualité géopolitique joue actuellement contre le métal jaune.
Des anticipations de resserrement américain soutiennent le dollar et les rendements obligataires. Le dirham étant indexé sur un panier euro-dollar, un dollar plus ferme renchérit mécaniquement le coût en dirhams des importations libellées dans cette devise — à commencer par l’énergie. Le canal se superpose donc au premier, et l’amplifie.
La séquence tombe à un moment particulier pour la Bourse de Casablanca. Trois opérations sollicitent l’épargne exactement sur cette quinzaine : la souscription à l’introduction en bourse de T2S Group Holding (13-17 juillet), l’augmentation de capital du Crédit du Maroc (jusqu’au 16 juillet) et la double augmentation de capital de CIH Bank (15-22 juillet) — soit de l’ordre de 2,8 milliards de dirhams. Un épisode d’aversion au risque importée pèse sur l’appétit des souscripteurs et sur le coût d’opportunité d’immobiliser des fonds. C’est un paramètre de contexte, pas un jugement sur ces opérations — mais il mérite d’être intégré à la réflexion.
Un dernier rappel de méthode, qui vaut plus que toute prévision : depuis février, ce conflit a produit plusieurs retournements complets en quelques jours — du pic au-dessus de 100 dollars à la rechute sous 72, puis au rebond actuel. Construire une décision d’investissement sur l’extrapolation d’un mouvement de quarante-huit heures s’est avéré, à chaque épisode, la plus coûteuse des stratégies.
Avertissement. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’achat ou de vente. Il rapporte des faits et des déclarations officielles ainsi que des données de marché arrêtées à la date de publication. Dans un contexte de conflit armé, les informations évoluent rapidement, peuvent être partielles, contradictoires ou révisées, et les cours des matières premières sont sujets à une volatilité extrême. Aucune projection de prix n’est formulée ici. Tout investissement en instruments financiers comporte des risques, dont un risque de perte en capital. Chaque investisseur est invité à se forger sa propre opinion et à consulter un professionnel agréé avant toute décision.