Pendant plus d’une décennie après la catastrophe de Fukushima en 2011, le nucléaire fut le secteur énergétique dont les marchés ne voulaient plus. En 2026, le tableau s’est inversé : la conjonction d’une demande électrique en explosion (intelligence artificielle, centres de données), d’impératifs de souveraineté énergétique et d’innovations technologiques a replacé l’atome au centre du jeu — et avec lui, toute une chaîne de valeur cotée, des mineurs d’uranium aux développeurs de petits réacteurs modulaires. Pour l’investisseur, la question n’est plus de savoir si la thématique existe, mais comment et quand s’y exposer — et avec quelle conscience des risques.
Cette note décrypte les moteurs de fond, cartographie les principaux véhicules cotés (sans recommandation d’achat), explore deux ruptures encore sous-estimées par les marchés — le recyclage du combustible usé et la tokenisation du commerce de l’uranium — et s’arrête sur un angle qui concerne directement le lecteur marocain : le projet du Royaume de produire de l’uranium à partir de ses gigantesques réserves de phosphate.
Avant d’entrer dans le détail, quatre ordres de grandeur permettent de saisir pourquoi le nucléaire est redevenu une classe d’actifs à part entière.
Le cours spot de l’uranium évolue autour de 85 dollars la livre d’U₃O₈ selon RBC Capital, après un pic au-dessus de 100 $/lb début 2026 et un plancher à 35 $/lb en 2020. Plus de 20 pays se sont engagés à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050 (les États-Unis visent un quadruplement). Le nucléaire fournit aujourd’hui environ 10% de l’électricité mondiale et près d’un quart de l’électricité bas-carbone des économies développées. Enfin, pour le Maroc : les phosphates du Royaume (~73% des réserves mondiales) renferment environ 6,9 millions de tonnes d’uranium, soit près de trois fois les réserves australiennes.
Le déclencheur de cette renaissance n’est ni climatique ni idéologique : il est électrique. Les centres de données qui font tourner les modèles d’intelligence artificielle consomment des quantités d’énergie sans précédent, et les géants technologiques cherchent une source fiable, décarbonée et disponible en continu. Le nucléaire est la seule à réunir ces trois critères simultanément.
Les accords se sont multipliés. Microsoft a signé un contrat pour rouvrir la centrale de Three Mile Island afin d’alimenter ses centres de données. Meta a conclu des partenariats avec TerraPower et Oklo portant sur plusieurs gigawatts de capacité nucléaire. Google finance le développeur Kairos Power. Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta et OpenAI cherchent désormais à sécuriser directement leurs approvisionnements énergétiques pour soutenir la montée en puissance de l’IA.
Le mouvement dépasse les entreprises. Plusieurs États qui s’en étaient éloignés y reviennent. La Suède a levé en 2025 son interdiction de l’extraction d’uranium en vigueur depuis 2018 et prépare la construction de petits réacteurs modulaires ; elle détient par ailleurs 27% des réserves connues d’uranium en Europe. Le Japon, après Fukushima, redémarre ses réacteurs et vise au moins 20% d’électricité d’origine nucléaire d’ici 2030. La Chine, qui n’a jamais ralenti, exploite désormais plus de 60 réacteurs et en construit près de 40, grâce à des conceptions standardisées et des chaînes d’approvisionnement nationales.
Aux États-Unis, l’administration a annoncé en 2025 des décrets visant à quadrupler la capacité nucléaire d’ici 2050 : construction de nouveaux réacteurs, prolongation de la durée de vie des installations existantes, allègement réglementaire et investissements dans les petits réacteurs modulaires.
Pour WisdomTree, l’opportunité reste largement devant nous : l’ambition de tripler la capacité mondiale, ou de la quadrupler aux États-Unis, n’est pas reflétée dans le pipeline actuel de projets. Celui-ci devra s’élargir considérablement, créant des opportunités tout au long de la chaîne de valeur — des producteurs d’uranium aux prestataires de services et développeurs de technologies.
Cette dynamique a un corollaire immédiat sur le marché physique : avec une demande appelée à dépasser l’offre, dans un marché rendu tendu par des années de sous-investissement minier, la pression sur les prix de l’uranium devient un thème d’investissement à part entière.
C’est l’angle que les marchés intègrent le moins aujourd’hui. Pendant des décennies, la question du nucléaire s’est résumée à un problème : que faire des déchets ? Une nouvelle génération de technologies pourrait inverser cette logique et transformer le combustible usé en ressource.
Le sujet est revenu en force avec l’annonce d’un partenariat entre la société américaine BLSK Energy et le prestigieux Argonne National Laboratory pour développer une technologie de recyclage du combustible usé, avec l’objectif de construire d’ici 2034 une installation pilote. L’enjeu est colossal : les États-Unis accumulent déjà près de 95 000 tonnes de combustible nucléaire usé réparties sur plus de 75 sites, et le Département américain de l’Énergie considère désormais ce combustible comme une ressource énergétique potentielle plutôt que comme un simple déchet.
L’appellation est trompeuse. Lorsqu’un combustible est retiré d’un réacteur, environ 96% de sa masse reste composée d’uranium et de plutonium qui conservent une valeur énergétique considérable. Les réacteurs traditionnels n’exploitent qu’une faible fraction du potentiel réel contenu dans l’uranium extrait des mines. Pour comprendre, il faut imaginer un système où l’on n’utiliserait que quelques pour cent d’un baril de pétrole avant de jeter le reste.
La France a poursuivi cette voie via les installations de La Hague, aujourd’hui exploitées par Orano, tandis que les États-Unis avaient longtemps privilégié le stockage. Le contexte change : Washington soutient désormais ouvertement plusieurs initiatives privées — BLSK Energy, Oklo, Curio, SHINE Technologies — pour accélérer l’industrialisation du recyclage.
Pendant un siècle, les compagnies pétrolières ont cherché de nouveaux gisements. Dans le nucléaire, le combustible du futur est peut-être déjà extrait, transporté et stocké.
Synthèse MBR · thèse du recyclage
Historiquement, les plus grandes opportunités d’investissement apparaissent quand ce qui était considéré comme un coût devient un actif. Si le recyclage atteint la maturité industrielle, les stocks de combustible usé pourraient progressivement être regardés comme des réserves stratégiques d’énergie. C’est l’un des paris les plus spéculatifs — mais potentiellement les plus transformateurs — du secteur.
La chaîne de valeur nucléaire se décline en plusieurs familles, chacune avec un profil de risque distinct : les mineurs d’uranium (exposition directe au cours de la matière première), les exploitants de centrales (revenus récurrents, parfois sous contrat long terme avec les géants de la Tech), les fournisseurs de composants et de services, et les développeurs de petits réacteurs modulaires (SMR) au profil spéculatif. Le tableau ci-dessous recense les principales valeurs cotées de la thématique, avec leurs cours au 16-17 juin 2026.
| Société | Ticker | Cours | Capi. | Profil / positionnement |
|---|---|---|---|---|
| Cameco | CCJ | ~96,7 $ | ~42 Mds $ | 2e producteur mondial d’uranium (~15% de la production 2025) ; participation de 49% dans Westinghouse. T1 2026 : BPA 0,34 $, CA 607 M$. |
| Constellation Energy | CEG | ~267 $ | ~95 Mds $ | Plus grand exploitant de centrales nucléaires aux États-Unis. Acquisition de Calpine (26,6 Mds $, closing janvier 2026) portant la capacité à ~60 GW. Dividende ~0,5%. |
| BWX Technologies | BWXT | ~200 $ | ~18 Mds $ | Fournisseur de la marine nucléaire américaine : composants de réacteurs, services de combustible, médecine nucléaire. Carnet adossé aux programmes de défense. |
| Oklo | OKLO | ~59 $ | ~10 Mds $ | Pur acteur des microréacteurs (Aurora, 1,5 à 75 MWe, combustible recyclé en boucle fermée). Sam Altman président du conseil. Pre-revenue ; trésorerie ~2,2 Mds $ ; déploiement visé en Idaho en 2027. |
| Denison Mines | DNN | ~3,3 $ | ~3,5 Mds $ | Développeur uranifère du bassin de l’Athabasca (Canada). Décision finale d’investissement actée sur Phoenix ISR ; première production visée mi-2028. |
| NuScale Power | SMR | ~10,5 $ | ~3,8 Mds $ | Premier et seul SMR à avoir reçu une certification de design du régulateur américain (module 77 MWe). Accord via ENTRA1 avec TVA pour jusqu’à 6 GW. Pre-revenue ; trésorerie ~1,3 Md $. |
| NANO Nuclear Energy | NNE | ~24,4 $ | ~1,25 Md $ | Développeur de microréacteurs portables (projet KRONOS MMR) et logistique de combustible HALEU. Pre-revenue, profil très volatil. |
Cours et capitalisations indicatifs au 16-17 juin 2026, susceptibles d’avoir évolué. Tableau fourni à titre informatif, sans recommandation d’achat ou de vente.
Au-delà de ce noyau, plusieurs autres valeurs reviennent dans les analyses sectorielles : GE Vernova (turbines et services pour grands réacteurs), Vistra (producteur indépendant avec parc nucléaire), et d’autres exploitants. Du côté européen, EDF a été nationalisée en 2023 (donc retirée de la cote) et Orano est détenue par l’État français — ni l’une ni l’autre n’est accessible en bourse. Le leader mondial de l’extraction reste le kazakh Kazatomprom (~45% de la production mondiale).
Pour les investisseurs cherchant une exposition au thème sans risque spécifique à une seule société, plusieurs fonds indexés existent : le Global X Uranium ETF (URA), le plus important au monde avec plus de 6,5 Mds $ d’actifs, axé sur les mineurs ; le VanEck Uranium and Nuclear ETF (NLR), qui mêle producteurs d’uranium et exploitants de centrales ; et le Range Nuclear Renaissance ETF (NUKZ). Les fonds « mineurs » sont plus volatils et plus sensibles au cours de l’uranium ; les fonds diversifiés offrent une performance plus stable. Une version européenne UCITS du fonds VanEck existe par ailleurs pour les investisseurs soumis à la réglementation européenne.
Au cours de l’année 2025, les sociétés aux portefeuilles diversifiés et aux revenus sous contrat long terme ont mieux résisté que les mineurs purs, dont les flux de trésorerie sont plus directement liés au cours spot. Cette divergence s’est aussi reflétée dans la performance des ETF : les fonds « mineurs » ont surperformé lors des rallyes mais corrigé plus fortement lors des reculs.
Une autre rupture, plus inattendue, est en train de prendre forme à l’intersection de la finance numérique et de l’énergie. Le négoce de l’uranium de base — le yellowcake, échangé à la livre — reste un marché opaque, lent et fortement intermédié. Le processus actuel suppose une taille minimale de lot d’environ 100 000 livres (soit environ 7,8 M$), prend près de trois semaines, et repose sur un enchevêtrement d’avocats, de courriels et d’appels téléphoniques.
La startup Uranium Digital, soutenue par des investisseurs fortunés — dont le family office Knollwood, la société d’investissement Karatage et le milliardaire allemand Christian Angermayer — veut moderniser ce marché via la blockchain Solana. Chaque jeton est adossé à une livre d’uranium physique, stockée chez ConverDyn (Illinois, seule installation américaine de conversion capable de stocker et d’enrichir le métal), et auditée via un oracle de preuve de réserves Chainlink.
L’objectif : remplacer une méthode obsolète par un carnet d’ordres ouvert et transparent, et à terme financiariser pleinement l’uranium — comme l’or, l’argent, le charbon ou le pétrole le sont déjà. Uranium Digital n’est pas seule sur ce créneau, et le mouvement illustre une tendance de fond : la rencontre entre un marché de matière première naissant et opaque, et une infrastructure de marché ultra-rapide. C’est une façon détournée — et hautement spéculative — dont les géants de la Tech et les investisseurs cherchent à sécuriser l’accès au combustible de l’IA.
C’est ici que la thématique mondiale rejoint directement l’investisseur marocain. Le Royaume ne possède pas de mines d’uranium conventionnelles — mais il détient autre chose : ~73% des réserves mondiales de phosphate, qui renferment environ 6,9 millions de tonnes d’uranium, soit selon les estimations géologiques près de trois fois les réserves de l’Australie. C’est l’une des plus grandes réserves d’uranium disponibles dans un seul pays au monde.
L’uranium est en effet présent à l’état de trace dans la roche phosphatée. Depuis les années 1980, le groupe OCP produit de l’acide phosphorique — un intermédiaire dans la fabrication d’engrais — à partir duquel l’uranium peut être récupéré. En 2020, l’OCP a produit 40,7 millions de tonnes de phosphate et 7,1 millions de tonnes d’acide phosphorique. Le potentiel est donc immense, mais conditionné par des procédés d’extraction complexes et des choix industriels encore en construction.
Le projet a pris une tournure concrète avec le lancement de la start-up Uranext, incubée par InnovX au sein de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et liée au groupe OCP. Sa mission : produire du yellowcake (U₃O₈) à partir de l’acide phosphorique, grâce à une technologie d’extraction par échange d’ions en continu (« Continuous Ion Exchange », CIX) mise au point par des équipes marocaines à l’UM6P.
Le procédé n’est pas inédit : la récupération d’uranium à partir d’acide phosphorique représentait, dans les années 1980, jusqu’à 20% de la production américaine d’uranium, avant d’être interrompue quand les prix se sont effondrés. Au Maroc même, la société belge Prayon, en partenariat avec l’OCP, avait extrait environ 690 tonnes d’uranium à partir du phosphate marocain entre 1975 et 1999 — preuve de viabilité technique. C’est la remontée des cours de l’uranium qui rend aujourd’hui l’équation économique à nouveau pertinente.
Pour le Royaume, l’enjeu dépasse la simple valorisation d’un sous-produit. Lors du 2e Sommet mondial sur l’énergie nucléaire tenu à Paris le 10 janvier 2026, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a présenté l’intégration progressive du nucléaire civil comme le prolongement naturel de la stratégie énergétique durable du Maroc. Deux finalités se dessinent : d’une part la souveraineté énergétique (sécuriser un approvisionnement en combustible pour de futurs usages civils), d’autre part la réponse au stress hydrique, le dessalement d’eau de mer étant très gourmand en énergie et pouvant bénéficier d’une électricité nucléaire abordable.
Le Maroc, membre de l’AIEA depuis la fin des années 1950 et doté d’un Centre national des sciences et techniques nucléaires (CNESTEN), se positionne ainsi pour rejoindre le cercle des producteurs de yellowcake. À l’horizon 2030, il pourrait non seulement couvrir une partie de ses besoins, mais aussi se profiler comme un fournisseur stratégique sur un continent africain où cette position reste largement inoccupée.
OCP n’est pas coté à la Bourse de Casablanca, et Uranext demeure à un stade pilote : il n’existe donc pas, à ce jour, de véhicule boursier marocain offrant une exposition directe à l’uranium. L’intérêt de ce dossier est avant tout stratégique et macroéconomique : il s’inscrit dans la dynamique plus large de montée en valeur ajoutée de la filière phosphatée marocaine, dont OCP est le pivot, et dans l’ambition de souveraineté énergétique du Royaume.
L’enthousiasme ne doit pas masquer la nature particulière de cet investissement. Le nucléaire récompense la patience plus que la précipitation, et plusieurs facteurs de risque sont structurels.
Construire des capacités nucléaires se compte en années, voire en décennies. Les projets sont lourds en capital, sujets à l’inflation des coûts, aux dépassements de budget et aux délais d’exécution. Les résultats peuvent varier considérablement d’une société à l’autre.
L’industrie reste très sensible aux décisions publiques : autorisations, prolongations de licences, allègements ou durcissements réglementaires. Le sentiment du public pèse directement sur les politiques et les approbations de centrales — un événement de type Fukushima aurait des conséquences sectorielles majeures.
Plusieurs des noms les plus médiatisés — Oklo, NuScale, NANO Nuclear — ne génèrent pas encore de revenus significatifs et affichent des valorisations déconnectées des fondamentaux actuels, justifiées uniquement par des perspectives lointaines. Ces titres sont sensibles au moindre jalon technologique ou réglementaire, et exposés à la dilution via de futures émissions d’actions. Toute correction du sentiment spéculatif peut comprimer brutalement leur valorisation.
Le cours de l’uranium a triplé depuis 2020, mais son histoire est faite de cycles violents — de 62 $/lb en 2011 à 35 $/lb en 2020, puis au-dessus de 100 $/lb début 2026. Les mineurs purs, dont les revenus épousent ces cycles, peuvent connaître des variations de cours très amples. La concentration géographique de la production (Kazakhstan ~45%, Canada ~15%) rend par ailleurs le marché sensible aux événements politiques.