Il y a des moments où l’histoire d’une institution se condense dans une phrase courte. Mercredi 29 avril 2026, à 15h35 heure de Washington, Jerome Powell a refermé le dossier qu’il avait ouvert en 2018 par six mots : « Thank you very much, everyone. I won’t see you next time. » Avant de ranger ses lunettes dans la poche intérieure de son veston et de quitter la salle de presse, sous les applaudissements brièvement nourris des journalistes présents.
C’était sa 66e conférence de presse en huit ans à la tête de la Réserve fédérale américaine. Et celle qui marquait la fin de son chairmanship, même si l’histoire elle-même ne s’arrêtera pas là : Powell ne quittera pas la Fed le 15 mai prochain comme la coutume le voudrait. Il restera gouverneur, jusqu’à ce qu’il en décide autrement — et c’est sans doute, par-delà la phrase théâtrale de fin, le véritable séisme de la journée.
« Thank you very much, everyone. I won’t see you next time. »
— Jerome Powell, conférence de presse de clôture du FOMC, 29 avril 2026I. Le décor d’une journée historique
L’ambiance de cette dernière réunion du Federal Open Market Committee (FOMC) sous présidence Powell était chargée de plusieurs strates de tension simultanées. Strate monétaire, d’abord : la Fed devait composer avec un pic d’inflation lié à la guerre au Moyen-Orient, qui maintient le Brent au-dessus de 100 dollars depuis plusieurs semaines. Strate institutionnelle, ensuite : les pressions politico-judiciaires sur Powell se sont multipliées ces derniers mois. Strate de transition, enfin : le même matin, le Comité bancaire du Sénat avait avancé la nomination de Kevin Warsh en séance plénière — le successeur désigné de Powell.
Sur les marchés, l’atmosphère était empreinte d’attentisme. Le S&P 500 et le Nasdaq Composite reculaient légèrement (-0,2%) avant la décision, le Dow Jones perdait environ 300 points (-0,6%), tandis que le rendement du Trésor à 10 ans flirtait avec ses plus hauts de la séance à 4,414%. La clôture sera mitigée : Dow Jones à -0,57%, Nasdaq peu changé — dans l’attente des résultats de quatre poids lourds technologiques cette semaine et de l’indice PCE de mars publié jeudi, qui devrait montrer une inflation accélérée à 3,5% (contre 2,8% précédemment, selon les anticipations diffusées par l’AFP).
II. La décision monétaire : pause maintenue, dissensions historiques
Conformément aux attentes du marché (qui pricaient 100% de probabilité de statu quo), le FOMC a laissé le taux des fonds fédéraux inchangé entre 3,50% et 3,75%. C’est la troisième réunion consécutive sans mouvement, après les pauses de janvier et de mars 2026, qui ont elles-mêmes succédé aux trois baisses consécutives de 25 points de base opérées entre septembre et décembre 2025.
Mais la vraie surprise est venue du décompte des votes. Quatre dissensions ont été enregistrées au sein du Comité — un écart d’une amplitude qu’on n’avait pas observée depuis plus de trente ans, plus précisément depuis 1992. Selon les dépêches AFP relayées par Boursorama et les analyses publiées par CNBC et CNN, les divergences se répartissaient ainsi :
| Dissident | Fonction | Position | Raison |
|---|---|---|---|
| Stephen Miran | Gouverneur | Pour des taux plus bas | Sixième dissension consécutive en faveur d’un assouplissement |
| Beth Hammack | Présidente Fed Cleveland | Statu quo mais texte plus restrictif | Refuse l’easing bias du communiqué |
| Neel Kashkari | Président Fed Minneapolis | Statu quo mais texte plus restrictif | Refuse l’easing bias du communiqué |
| Lorie Logan | Présidente Fed Dallas | Statu quo mais texte plus restrictif | Refuse l’easing bias du communiqué |
Cette configuration est révélatrice du brouillard monétaire dans lequel la Fed entre la passation : Miran pousse seul vers la baisse depuis six réunions, mais trois présidents régionaux signalent qu’ils pourraient au contraire vouloir relever les taux face au choc d’offre. Ce sont deux camps opposés qui se manifestent simultanément — précisément la situation la plus inconfortable pour un président sortant qui transmet le témoin.
Powell a souligné en conférence de presse qu’une telle divergence ne le surprenait pas. En huit ans de mandat, l’institution a dû, selon ses mots, encaisser au moins quatre chocs d’offre majeurs : la pandémie de Covid-19, l’invasion de l’Ukraine, les droits de douane massifs installés par l’administration Trump, et désormais la guerre au Moyen-Orient avec la fermeture du détroit d’Ormuz qui fait flamber les prix de l’énergie.
III. L’annonce qui éclipse tout le reste : Powell restera gouverneur
L’information majeure de la conférence n’était pas monétaire. Elle était institutionnelle. Jerome Powell a confirmé qu’il ne quittera pas la Réserve fédérale à l’issue de son mandat de président le 15 mai prochain. Il restera au conseil des gouverneurs — où son mandat court jusqu’au 31 janvier 2028 — pour une durée qu’il a lui-même résumée d’une formule sobre : « Je partirai quand je le jugerai approprié. »
Cette décision est historique à double titre. D’abord parce qu’elle rompt avec une coutume bien établie depuis presque huit décennies : aucun président sortant de la Fed n’est resté au conseil des gouverneurs depuis Marriner Eccles, qui avait quitté la présidence en 1948 mais conservé son siège de gouverneur. Ensuite parce qu’elle constitue un revers direct pour l’administration Trump, qui souhaitait récupérer le siège de gouverneur pour y placer un nouvel afidé.
Le motif assumé : les pressions politico-judiciaires
Powell a explicitement lié sa décision aux attaques légales dont il a fait l’objet ces derniers mois. Selon les comptes-rendus de la conférence, il a indiqué en substance qu’il avait longtemps prévu de prendre sa retraite, mais que les événements des trois derniers mois ne lui laissaient pas d’autre choix que de rester jusqu’à ce que les dossiers soient apurés.
Le contentieux porte notamment sur la facture des travaux de rénovation du siège de la Fed à Washington, dont le dérapage budgétaire avait été instrumentalisé par certains responsables de l’administration Trump pour ouvrir une enquête. Cette enquête, menée par la procureure Jeanine Pirro, vient d’être transférée à l’inspecteur général de la Fed — un mouvement qui a politiquement débloqué la nomination de Warsh, mais qui ne « coche pas la case » de clôture définitive que Powell avait posée en mars comme condition préalable à son départ.
Powell a pris soin de préciser qu’il comptait « faire profil bas » en tant que gouverneur. « Il n’y a jamais qu’un seul président du Conseil de la Réserve fédérale », a-t-il indiqué en substance, ajoutant qu’une fois Kevin Warsh confirmé et investi, ce dernier serait également élu par ses collègues à la présidence du FOMC. Il ne sera pas un « shadow chair » — pour reprendre l’expression employée par les analystes consultés par CNBC.
IV. Le testament : la défense de l’indépendance
L’ensemble des observateurs présents s’accorde sur ce point : la voix de Powell s’est raffermie chaque fois qu’un journaliste l’a interrogé sur l’indépendance institutionnelle de la Fed. Après huit ans à en assurer la défense face aux pressions de Donald Trump — lors de son premier puis de son second mandat —, le président sortant a livré ce qui s’apparente, dans la forme, à un testament moral.
Sur la question de la raison même d’une banque centrale indépendante, Powell a expliqué que la conséquence de laisser des politiques élus contrôler la politique monétaire serait toujours la même : ils voudront toujours des taux bas. Or, des taux durablement trop bas finissent par produire de l’inflation, et les marchés perdent leur foi dans la stabilité des prix — un cercle vicieux que les banques centrales indépendantes des années 1980 ont précisément été conçues pour briser.
Sur le statut futur de cette indépendance, Powell s’est dit confiant. Il a accordé sa confiance à Kevin Warsh sur ce point, indiquant en substance qu’il le « croyait sur parole » quand celui-ci affirmait vouloir protéger l’institution. Mais il n’a pas masqué son inquiétude sur le risque que « ce genre de choses pourraient continuer » — une référence directe aux poursuites visant des responsables monétaires, dont la gouverneure Lisa Cook, dont l’affaire est en attente de jugement à la Cour suprême.
Ne nous demandez pas d’être parfaits, mais attendez de nous que nous soyons politiquement impartiaux.
— Paraphrase de la formule employée par Jerome Powell sur l’indépendance de la FedV. Bilan d’une présidence : huit ans, quatre chocs, deux cycles
Le mandat de Jerome Powell à la tête de la Fed restera dans les manuels d’histoire monétaire pour avoir traduit en politique monétaire des situations économiques que personne n’avait jamais affrontées ensemble. En huit années, le FOMC sous présidence Powell a manipulé le taux directeur à 26 reprises : 15 hausses et 11 baisses, selon les données publiées par la Fed.
| Période | Contexte | Direction | Mouvement |
|---|---|---|---|
| 2018–2019 | Fin du cycle Yellen, normalisation | Hausses puis pause | Quatre hausses puis trois baisses préventives |
| Mars 2020 | Choc Covid-19 | Effondrement à 0–0,25% | Deux baisses d’urgence en trois semaines |
| 2022–2023 | Inflation post-Covid + guerre Ukraine | Cycle de hausses le plus rapide depuis 1980 | +525 pts en 18 mois jusqu’à 5,25–5,50% |
| 2024–2025 | Désinflation progressive | Trois baisses cumulées de 75 pts | Atteinte de la fourchette 3,50–3,75% |
| 2026 | Choc Iran · Ormuz fermé | Pause prolongée | Statu quo en janvier, mars et avril |
Cette trajectoire est celle d’un président contraint à la réactivité permanente face à des chocs extérieurs successifs. Powell n’a jamais eu le luxe d’une année « normale » au sens des sortants précédents : ni Bernanke après 2010, ni Yellen entre 2014 et 2018 n’avaient affronté un tel enchaînement de chocs d’offre simultanément à des pressions politiques d’une telle intensité.
VI. La passation Warsh : un héritier sous pression différente
Le matin même, le Comité bancaire du Sénat avait voté le long des lignes partisanes pour avancer la nomination de Kevin Warsh en séance plénière. Le vote final est attendu dans les jours qui viennent, et tout indique qu’il sera ratifié par la majorité républicaine du Sénat. Warsh deviendrait alors officiellement président de la Fed le 15 mai 2026, à la date butoir du mandat de Powell.
Le profil de Warsh n’est pas celui d’un nouveau venu à l’institution. Il y a déjà servi : il a siégé au Conseil des gouverneurs entre février 2006 et mars 2011, période pendant laquelle il a notamment été le bras droit de Ben Bernanke lors de la crise financière mondiale de 2008–2009. C’est lui qui était alors le principal point de contact entre la Fed et Wall Street — un capital de crédibilité auprès des marchés qu’il a conservé, selon les analyses publiées par Kiplinger.
Crédibilité marchés : son passage 2006-2011 lui confère une connaissance fine des mécanismes de Wall Street.
Vu comme stabilisateur : les analystes considèrent qu’il pourrait constituer un rempart contre une politisation trop visible de la Fed.
Engagement public : il a répété en audition vouloir protéger l’indépendance de l’institution.
Pression politique : nommé par Trump dans un contexte de pressions ouvertes, sa marge d’indépendance opérationnelle reste à démontrer.
FOMC divisé : il hérite d’un Comité en quatre dissensions, pas du tout en posture pour des baisses rapides de taux.
Inflation accélérant : le PCE de mars devrait montrer une inflation à 3,5%, loin de la cible de 2%.
VII. Lecture pour l’investisseur marocain
L’évènement Powell n’est pas un fait divers monetaire : il enclenche plusieurs chaînes de conséquences pour les portefeuilles cotés à Casablanca. Trois mécanismes méritent d’être suivis dans les semaines qui viennent.
1. La parité USD/MAD. Le panier de change marocain étant pondéré à 60% en euro et 40% en dollar, toute volatilité majeure du dollar contre l’euro est répercutée sur le dirham. Une Fed qui maintient une posture de pause prolongée — voire qui pourrait être tentée de remonter ses taux selon les trois présidents régionaux dissidents — renforce le dollar relatif à l’euro, ce qui mécaniquement affaiblit le dirham contre le dollar et pèse sur la facture importée (notamment énergétique).
2. Les flux d’investisseurs étrangers sur la BVC. L’arbitrage entre obligations américaines et actions des marchés émergents reste dicté en partie par les rendements du Trésor US. Le 10 ans à 4,4% est un seuil psychologique qui rend la cote casablancaise relativement moins attractive aux yeux des fonds étrangers, notamment sur les valeurs à faible rendement de dividende.
3. Le narratif inflationniste mondial. Si le PCE de mars confirme une accélération à 3,5% — selon les anticipations diffusées par l’AFP —, l’ensemble des banques centrales mondiales sera amené à reconsidérer ses propres trajectoires. Bank Al-Maghrib, dont le taux directeur est actuellement à 2,25% après les baisses de 2024-2025, devra arbitrer entre soutien à la croissance et vigilance sur l’inflation importée.
VIII. Six mots, une époque qui se ferme
Il faut revenir, pour conclure, à la scène de clôture. Powell n’est pas un homme théâtral. Ses 65 conférences précédentes étaient empreintes d’une retenue presque clinicale, d’une volonté permanente de ne jamais laisser une métaphore déborder le cadre technique. Sa décision, hier, de glisser cette unique phrase informelle au moment de partir — « I won’t see you next time » — est d’autant plus frappante.
Six mots, prononcés en rangeant ses lunettes, accompagnés d’applaudissements brefs des journalistes présents. Une institution change de président. Un cycle se ferme — celui de huit ans d’un homme qui aura affronté le Covid, l’inflation post-Covid, deux guerres majeures, un retour de droits de douane généralisés et l’une des relations les plus contentieuses entre un président des États-Unis et un patron de banque centrale dans l’histoire de l’institution.
Powell n’a pas dit qu’il quittait. Il a juste dit qu’il ne verrait pas les journalistes la prochaine fois. Le glissement sémantique est précieux : il restera dans le bâtiment de Constitution Avenue. Il ne sera plus simplement la voix qui parle aux marchés. C’est, au fond, ce qu’a véritablement annoncé cette dernière conférence : la fin d’un rôle, mais pas d’une présence.
Cela faisait plus de trente ans que quatre dissensions n’avaient pas été enregistrées au sein du Comité monétaire de la Fed.
— Lecture MarocBoursier de la dépêche AFP du 29 avril 2026À Retenir · Dernière conférence Powell · 29 avril 2026
- Décision : Fed funds rate maintenu à 3,50–3,75% pour la troisième réunion consécutive.
- Quatre dissensions au FOMC : Miran (pour des baisses), Hammack, Kashkari, Logan (contre l’easing bias) — première fois depuis 1992.
- Powell reste gouverneur après la fin de son mandat de président le 15 mai, jusqu’à ce qu’il en décide autrement — au moins jusqu’au 31 janvier 2028.
- Premier ex-président à rester au conseil depuis Marriner Eccles en 1948.
- Motif assumé : les pressions politico-judiciaires de l’administration Trump.
- Phrase de sortie : « Thank you very much, everyone. I won’t see you next time. »
- Successeur : Kevin Warsh, ex-gouverneur 2006-2011, attendu président le 15 mai après vote plénier du Sénat.
- Inflation PCE : chiffre de mars attendu jeudi, anticipé en accélération à 3,5% (vs 2,8%) selon AFP.