Crash boursier historique de la CMT après une amende douanière record

Dégringolade spectaculaire du cours en Bourse

La Bourse de Casablanca a été secouée par l’effondrement brutal de l’action Compagnie Minière de Touissit (CMT), dans le sillage d’une amende colossale infligée à l’entreprise. En l’espace de quelques séances, le titre a perdu plus du quart de sa valeur (-26% entre le 3 et le 7 novembre 2025), une dépréciation d’une violence inédite interprétée comme une perte de confiance massive des investisseurs. Le mouvement s’est poursuivi en ce début de semaine : l’action a ouvert en baisse de près de -5% ce lundi 10 novembre, témoignant de la persistance de la panique sur le titre. Depuis son sommet historique atteint fin juillet (2 949 DH le 28 juillet 2025), la valeur s’est effondrée de -41%, tombant aux alentours de 1 751 DH.

Ce krach boursier s’est déroulé de manière graduelle du fait des garde-fous du marché. Dès le 5 novembre, au lendemain de l’annonce de la sanction, le carnet d’ordres affichait une chute théorique vertigineuse de -35%, conduisant à la réservation automatique du titre à la baisse. Aucun échange n’a pu se faire dans un premier temps tant le déséquilibre entre vendeurs paniqués et acheteurs était grand. La Bourse de Casablanca limitant les variations quotidiennes à -10%, la correction s’est étalée sur plusieurs séances consécutives. Au terme de la semaine, le cours officiel avait progressivement rattrapé la décote anticipée, reflétant pleinement « l’ampleur de la défiance du marché » face au risque juridique révélé

Amende record et appel suspensif

Le déclencheur de cette débâcle est une décision de justice sans précédent : le tribunal correctionnel de Casablanca a condamné la CMT le mardi 4 novembre en première instance à payer 2,324 milliards de dirhams d’amende à l’Administration des douanes et impôts indirects (ADII). Il s’agit d’une somme record dans les annales boursières marocaines, sanctionnant ce que la cour a qualifié de « transferts financiers illégaux » opérés par l’entreprise minière. Pour la CMT, leader marocain des concentrés de plomb argentifère et important producteur de zinc argentifère, le choc est considérable. Cette amende représente une proportion significative de sa capitalisation boursière et jette une ombre sur ses perspectives.

Consciente de l’onde de choc provoquée, la CMT a tenu à rassurer. Dans un communiqué officiel publié le 7 novembre, la société souligne que le jugement n’est pas définitif ni exécutoire à ce stade. Elle a déposé un appel dès le jour même du verdict, lequel a un effet suspensif sur la décision. En d’autres termes, le paiement des 2,324 milliards de DH est gelé en attendant l’issue des procédures d’appel. La direction affirme par ailleurs que la continuité des opérations n’est pas affectée par ce litige en cours, réaffirmant son engagement en matière de conformité réglementaire. Cette réaction vise à contenir l’affolement des investisseurs, mais n’a pas empêché la sanction boursière de se matérialiser.

Notons qu’un deuxième contentieux douanier implique la CMT. Un dossier distinct, lié au rapatriement des recettes d’exportation, serait toujours pendant en appel. L’existence de cette autre affaire judiciaire maintient une épée de Damoclès au-dessus de la société, alimentant l’incertitude quant à son exposition totale aux risques réglementaires. La conjonction de ces litiges soulève des questions sur la manière dont la gouvernance de la CMT a géré ces différends majeurs et communiqué sur ces risques auprès du marché.

Flou juridique autour du droit de change

Au-delà du montant astronomique, l’affaire révèle un flou juridique inquiétant dans la réglementation des changes au Maroc. Au cœur du différend se trouve une question cruciale : où s’arrête la régulation des flux financiers extérieurs et où commence la liberté d’investissement des entreprises ?. Le cas de la CMT met en lumière l’existence de deux lectures concurrentes du droit des changes. D’un côté, l’entreprise invoque sa conformité aux règles bancaires en vigueur et la prescription des faits survenus il y a plus d’une décennie. Elle estime que les transferts incriminés, effectués via des banques agréées, relevaient du régime libéralisé et ne nécessitaient pas d’autorisation préalable, conformément aux instructions générales actualisées de l’Office des changes.

En face, l’Administration des douanes campe sur la lettre d’un vieux dahir de 1949 toujours en vigueur, qui lui confère compétence pour poursuivre toute infraction en matière de change.  Selon la Douane, la liberté accordée aux opérations bancaires n’exclut pas un contrôle a posteriori de la finalité économique des transferts, ni la possibilité de sanctionner une infraction qu’elle considère « permanente » tant que les fonds restent hors du pays. Ce chevauchement de normes – entre un cadre légal hérité du Protectorat et une libéralisation progressive des flux financiers – a créé une zone grise où s’est engouffré ce litige. Le jugement de Casablanca semble avoir donné raison à l’interprétation conservatrice de la Douane, posant un sérieux précédent.

Onde de choc pour la confiance et la sécurité juridique

Le séisme provoqué par l’affaire CMT dépasse le seul cadre de l’entreprise. Dans les milieux d’affaires, cette condamnation spectaculaire a ravivé les inquiétudes quant à la sécurité juridique des entreprises exportatrices au Maroc. Voir un fleuron minier coté – réputé jusqu’ici respectueux des procédures bancaires – frappé d’une amende géante après dix ans de bataille judiciaire envoie un message alarmant. De nombreux exportateurs redoutent désormais que des opérations passées, pourtant effectuées sous le contrôle du système bancaire, puissent un jour être réévaluées à l’aune de règles anciennes appliquées strictement. Ce climat d’incertitude réglementaire risque de peser sur l’attractivité du marché et sur la confiance des investisseurs, locaux comme internationaux.

Sur le plan de la gouvernance d’entreprise, le cas CMT interroge également. Les actionnaires et analystes s’interrogent sur la gestion du risque réglementaire par la direction de la compagnie. L’arrivée fin 2024 d’un nouveau président du conseil d’administration, Hassan Boulaknadal – un ancien patron de l’Office des changes – laissait espérer une résolution éclairée de ces contentieux sensibles. Pourtant, la sévérité du jugement et l’absence d’accord à l’amiable préalable suggèrent des dysfonctionnements possibles dans l’anticipation du risque juridique et la stratégie de défense de la société. Désormais, la priorité pour la CMT sera de rétablir la confiance en prouvant sa capacité à surmonter cette crise. Son pourvoi en appel devra dissiper le doute quant à l’issue finale, tandis que les pouvoirs publics seront peut-être appelés à clarifier le cadre du droit de change pour éviter que ne se reproduise un tel choc systémique sur les marchés.